Vous avez lancé une compagne de sensibilisation sur l’émigration des mineurs non accompagnés. Pourquoi cette initiative ?
Nous nous inquiétons sur le sort de 4.000 mineurs émigrés clandestinement en Espagne et qui sont actuellement admis dans plusieurs centres d’accueil. Ces enfants qui commencent à s’intégrer dans la société espagnole sont menacés de reconduction aux frontières. Pour mener à terme cette politique, l’Espagne est en train de financer la construction de centres d’accueil au Maroc. Un premier centre a déjà vu le jour à Tanger et un autre en phase de construction à Nador. Ces centres sont censés assurer accueil et formation aux enfants refoulés.
Ce qui est en soi une bonne initiative ?
Il n’en est rien. Certaines tentatives précédentes le montrent, ces enfants risquent de se retrouver de nouveau dans les rues et tenteront de nouveau de rejoindre les terres espagnoles. Ils n’ont aucune garantie de retrouver une vie digne une fois leur formation dans ces centres accomplie .Car ils ne vont pas y rester éternellement et se retrouveront de nouveau sans famille et sans ressources. Nous n’avons donc aucune garantie quant à un meilleur avenir pour ces enfants .Au moins en restant en Espagne ils peuvent, après avoir reçu la formation adéquate, accéder au marché du travail et s’intégrer facilement dans la société.
Le conseil des ministres vient d’approuver une convention signée en ce sens avec l’Espagne. Qu’est ce que les deux parties y gagnent ?
Pour l’Espagne, il s’agit d’un moyen légal pour se défaire de ces mineurs non accompagnés. L’émigration a toujours été une problématique majeure pour le gouvernement espagnol et c’est une de ses priorités. Pour le Maroc, la mise en place de ce cadre juridique répond à un agenda précis et à des considérations politiques et diplomatiques qui concernent les deux pays. C’est une composante d’une politique globale d’émigration sur laquelle les deux pays se sont mis d’accord.
L’Association du Rif pour la défense des droits de l’homme tire de nouveau la sonnette d’alarme sur la situation des mineurs marocains non accompagnés en Espagne.
Le calvaire des mineurs non accompagnés
L’Association du Rif pour la défense des droits de l’homme revient à la charge. L’ONG dénonce de nouveau, sur un ton virulent, la situation des émigrants mineurs marocains non accompagnés en Espagne qu’elle qualifie de « dramatique ». Son président, Chakib El Khyari, pointe un doigt accusateur sur le voisin ibérique. « L’Espagne continue de violer les droits des mineurs non accompagnés entrés illégalement dans son territoire. Ces adolescents ages de moins de 17 ans sont victimes d’abus et de traitements inhumains et dégradants au niveau même des centres d’accueil espagnols. Ceux qui ont réussi à fuir ces centres tombent dans les filets des réseaux de prostitution », s’indigne ce militant associatif, qui accuse les autorités locales de transgresser les dispositions de la convention des droits de l’enfant et les textes qui règlementent la résidence des mineurs dans le pays. « Ces adolescents sont expulsés sans respect des procédures requises. La complicité des forces de sécurité marocaine est flagrante », fustige-t-il. L’Association du Rif pour la défense des droits de l’homme n’en est pas à sa première dénonciation. L’ONG a lancé son premier cri d’alarme en 2007 en publiant un rapport dans lequel elle égrène les violations commises par les autorités espagnoles et décrit la situation critique dans laquelle ces mineurs marocains sont refoulés au pays.
Selon Chakib El Khyari, « les centres d’accueil espagnols comportent 4.000 mineurs marocains non accompagnés » sans oublier ceux qui errent dans les rues.
La gravité de cette problématique a interpellé des organisations non gouvernementales espagnols et internationales comme Human Rights Watch. Cette dernière a dépêché ses chercheurs sur place pour établir l’état des lieux. Un rapport de 25 pages, publié en octobre 2008 et baptisé « Retour à tout prix : l’Espagne pousse au rapatriement des mineurs non accompagnés en l’absence de garanties », étaye les abus dont sont victimes les mineurs non accompagnés pendant et après leur retour, en Espagne comme au Maroc. « L’Espagne refuse toute aide juridique aux mineurs. Ils ne sont pas autorisés à être entendus alors même qu’ils font l’objet d’une procédure de renvoi. Au lieu de réunir les enfants avec leurs familles, les forces de sécurité marocaines les ont laissés à la rue et abandonnés à eux-mêmes », notent les auteurs du document qui précisent au passage que « ces mineurs doivent régulièrement faire face à de mauvais traitements et à la mise en détention par les forces de sécurité et la police des frontières marocaines ». Dans ce rapport, HRW interpelle le gouvernement espagnol pour interrompre ces rapatriements jusqu’à la mise en place d’un processus garantissant le bien-être des enfants et réclame, dans l’immédiat, de leur donner le même accès à un avocat indépendant que celui accordé aux migrants adultes par la loi espagnole.
Cependant, depuis la situation n’a pas changé d’un seul iota. « Elle a même empiré », déplore chakib El Khyari. Pour en finir avec cette problématique épineuse qui lui attire les foudres des ONG des droits de l’homme, l’Espagne a réussi à convaincre le Maroc de reprendre « ses enfants ».
Le pays ibérique a conclu des accords bilatéraux de réadmission avec le Maroc. Il a même financé la construction de centres d’accueil pour enfants dans le royaume.
Les officiels nationaux n’admettent pas clairement que ces centres visent à accueillir les mineurs refoulés par l’Espagne. « Ces structures s’adressent à l’enfance marocaine résidente au pays. Que ces enfants soient rapatriés ou pas. Elles ont pour objectif la réinsertion et la formation des jeunes de moins de 18 ans. La construction de ces institutions qui seront installées à Tanger, Nador, Marrakech et Beni Mellal est financée par l’Espagne dans le cadre d’une coopération maroco-espagnole dans le domaine social. Notre partenariat vise la prévention de l’immigration des mineurs », justifie Mohamed Talbi, directeur de l’Entraide Nationale, partenaire national du programme. Selon ce responsable, ces structures d’accueil ouvriront leurs portes à la fin 2009.
KHADIJA SKALLI