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Mathilde, une rescapée

Publié le jeudi 7 juillet 2016 , mis à jour le jeudi 7 juillet 2016

Source : Le Courrier

Auteur : Rozenn Le Berre, éducatrice, a travaillé dix-huit mois pour une administration française chargée de l’audition de jeunes migrants (les prénoms ont été modifiés). Sur la base d’entretiens, elle établissait les dossiers permettant à l’autorité compétente de se prononcer sur l’octroi – ou non – du statut de « mineur isolé étranger » (MIE). Elle prépare actuellement un livre à paraître aux éditions La Découverte.

«  Il est 14 heures, nous avons rendez-vous avec une jeune fille. Mathilde, 17 ans, le sourire timide et le regard un peu fuyant. Des jolis cheveux au garde-à-vous sur le sommet de son crâne, une petite douleur au fond des yeux. Une fossette creusée dans sa joue, l’air de rien, comme la marque finale de l’artiste qui a créé ce visage de poupée. Fragile, Mathilde. Pourtant, personne n’a pris soin d’elle. Son cousin l’a brisée, le jour où il a perforé son corps d’enfant.

Mathilde avait 12 ans. Ce n’est pas un âge pour sentir une vie gonfler dans son ventre. Son corps trop petit s’est déchiré. Quelque part à Brazzaville, une enfant a donné naissance à un enfant. Le bébé a grandi, sans savoir que sa mère n’avait que douze ans de plus que lui. Le bébé a grandi, et il a pris petit à petit les traits de son père. Les voisins ont commencé à parler. Les langues accusatrices se sont déliées. Et si le cousin de Mathilde était aussi le père de l’enfant ? Cet homme a menacé le bébé. Il devra disparaître, sinon il le tuera. Mathilde a placé son bébé dans un bus, donné l’adresse d’une tante à un des passagers, en espérant qu’il y emmènera le petit. Puis le cousin de Mathilde l’a éloignée de sa vie. Il a payé un passeur pour envoyer la petite en Europe.

Voilà comment Mathilde se retrouve devant moi à me raconter cette histoire, son histoire, avec ses cheveux au garde-à-vous, sa fossette creusée et son sourire timide. Je pose une question obligatoire et prie pour que la réponse soit oui.

– Est-ce que le passeur est gentil avec toi ?

– Non. Lui aussi, il me force à coucher avec lui.

Le corps de Mathilde n’est plus à elle. Objet d’échange, il est baladé par des ordures qui la détruisent à chaque fois un peu plus. Le pire, c’est qu’elle en a honte. Elle se sent responsable de tout. Je ne sais pas si tu vas me croire, Mathilde, mais je veux que tu saches que les coupables ce sont eux, ce n’est pas toi.

– J’ai honte de moi. Je me demande pourquoi ma mère m’a pas prise avec elle.

Sa mère est décédée. 17 ans, ce n’est pas un âge pour avoir envie de mourir. J’ai du mal à mener l’entretien jusqu’au bout. J’essaie de trouver des mots qui n’ont pas la forme de couteaux. Je ne voudrais pas la blesser encore plus. On approche de la fin. Les paroles de Mathilde ont tissé un gros nœud au fond de mon ventre. Enfin, je peux poser une question banale, innocente.

– Et qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras plus grande ?

Mais la réponse nous rapatrie immédiatement dans la réalité.

– J’aimerais bien être mannequin mais j’ai trop de cicatrices.

On s’en fiche, Mathilde. Tu seras une très jolie mannequin. Je prends une grande bouffée d’air en sortant du bureau. Je me place sous le soleil brûlant, avec l’envie que mes pensées s’évaporent de la même manière que les flaques déposées au sol par l’orage de la veille. Que ces mots de Mathilde arrêtent de résonner dans mes oreilles et s’échappent vite, loin, longtemps.

Pour tenter de repêcher un peu d’espoir, je me force à me convaincre que tout va aller mieux pour Mathilde désormais. Elle a un bon dossier : des papiers d’identité corrects, une histoire qui tient la route, un visage d’adolescente. Le département a de grandes chances de croire à sa minorité et son isolement, et donc de lui donner une réponse positive à la réception du rapport que nous lui transmettrons. C’est sûr, tout va aller mieux, désormais. Elle sera reconnue mineure isolée étrangère et sera placée en foyer pour soigner son corps et ses fantômes. Elle me fait d’ailleurs penser à Fatoumata, une jeune fille passée par notre service quelques mois plus tôt… »

Voir en ligne : http://www.lecourrier.ch/140599/mat...


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