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Faire entendre leurs voix, montrer leurs visages, leur donner une place, par Marie-Pierre Barrière

Publié le samedi 18 février 2017 , mis à jour le jeudi 23 février 2017

Source : http://dormirajamais.org

Auteurs : Eugénie Barbezat et Marie-Pierre Barrière

Date : 18 février 2017

« L’émission que vous pouvez entendre en ligne ici est le fruit d’une collaboration entre Eugénie Barbezat (journaliste à l’Humanité et présentatrice de l’émission « Liberté sur paroles » sur Radio Aligre à Paris) et Marie-Pierre Barrière (professeure de français, membre de RESF51 et productrice sur RCF Marne et Meuse. Marie-Pierre Barrière revient sur ce premier épisode d’un projet qui entend donner voix aux mineurs non accompagnés et jeunes majeurs dans plusieurs départements de France.

Un projet d’émission

Lorsque j’ai rencontré Eugénie Barbezat pour la première fois, il y a un mois et demi, nous nous sommes découvert un intérêt commun, celui de la radio. Elle a parlé avec enthousiasme de son envie, de son idée de faire parler sur les ondes des jeunes étrangers, et j’ai senti, comme une évidence, l’opportunité de lui offrir, de nous offrir ce plaisir.

Il n’a fallu échanger que quelques mails pour mettre au point l’organisation de la rencontre : je suis productrice sur RCF Marne et Meuse depuis 14 ans et amie du directeur d’antenne, Steeve Henry ; Eugénie avait déjà mûri son projet, elle a pu en faire un recueil précis par écrit : la mise en relation a été simple, nous avons pris date pour le 11 février, premier jour des vacances pour faire l’enregistrement.
Les jeunes à qui j’ai demandé de participer avaient déjà pu « déclencher une parole » individuelle au cours des échanges avec des journalistes ou avec moi-même lors de la couverture médiatique de la mort de Denko les jours qui l’ont suivie. Je savais qu’ils avaient non seulement « des choses à dire » (ils en ont tous), mais qu’ils pouvaient les porter fort et qu’ils avaient déjà pris conscience de l’importance d’un engagement public.

Faut-il exposer ces jeunes ?

Le débat est récurrent et inévitable. Exposer ces jeunes, est-ce leur faire du tort ? Quand l’exposition est individuelle et qu’elle met en valeur un parcours de vie marqué par des menaces de nature politique, la question est vite résolue : l’anonymat est impératif. Mais tous les jeunes ne sont pas exposés à ce genre de danger. Si certains veulent taire leur histoire douloureuse, d’autres sont fiers de la dire et leur parole les libère.
Mais avec Eugénie, nous étions claires : il n’était pas question dans cette émission d’entrer dans leur histoire par le biais de la douleur ou de l’épreuve. Avant tout, nous voulions montrer des forces et des espoirs. Il nous paraissait important de rendre compte de la puissance d’engagement de ces jeunes et de leur permettre de confier leurs rêves et leurs projets. Et puis, personnellement, je leur devais cela… Pour les avoir exposés au feu de l’information(1) ces dernières semaines, je connais les efforts que cela leur a réclamés de devoir parler, ressasser la mort de leur camarade et les circonstances qui y ont mené. Conclure cette séquence médiatique par un cadeau leur permettant de parler d’eux-mêmes de façon valorisante et positive, c’était les remercier.

Appartenance

La rencontre s’est passée en deux temps. Nous avons partagé un repas lors duquel Eugénie a pu se présenter, expliquer son projet, faire la connaissance de chacun sous son vrai nom et sous son pseudonyme de radio. Les jeunes se sont déridés petit à petit, certains se retrouvaient, Diallo nous a fait rire… la discussion s’est à un moment déplacée sur le terrain de la politique africaine et une fois encore, j’ai été saisie par l’étonnante maturité de ces garçons qui ouvrent un œil acéré sur les réalités de leur continent.

« Madame, on n’a pas le choix, c’est la souffrance qui fait ça », m’a répondu Jean quand je me suis étonnée et que j’ai remarqué que pour les évaluateurs français qui doivent trancher sur la minorité, forcément, cette clairvoyance devait paraître louche… La profondeur des échanges en tout cas m’a renvoyée à l’intime intuition que se joue dans la rencontre avec ces jeunes quelque chose de fondateur pour construire une société humaniste et inclusive.

Mon ami Renaud Vernet, qui anime l’excellent site agenda « Tout Châlons » déjeunait à la table voisine à la Brasserie. Il a proposé de nous prendre en photos avec nos portables à l’intérieur, mais il nous a surtout priés de participer à l’issue de notre déjeuner, à l’opération photos de la Saint Valentin qu’il organise depuis plusieurs années pour créer une animation et mettre en valeur des visages de Châlonnais anonymes sur la page facebook de « Tout Châlons ».

Cette photo qui peut faire débat parce qu’elle expose les visages de jeunes qui ne sont pas tous en situation régulière, les inscrit également comme membres d’une ville, d’un territoire où ils travaillent, où ils construisent des liens, où ils vivent et rêvent. « Vive Châlons ! » nous demande de crier le photographe pour son ultime prise, celle qu’il retiendra pour facebook. Ces jeunes sont bien des gens d’ici !

« Oui, je suis fier de moi »

L’entrée dans le studio prolonge l’enthousiasme, ils veulent encore prendre des photos. Il est vrai que le plateau est inédit et magnifique. La configuration en cercle et la couleur rouge des micros rendent leur prestance physique saisissante. Nous mettons quelques minutes à trouver et enregistrer les musiques dont ils souhaitent illustrer leurs propos. Les choix sont éclectiques et signifiants : Tiken Jah Fakoly et l’Afrique militante, King Kj et le rap malien « On est ensemble » (« An be Gnookon bolo » en bambara), Les rêves du Hiro Nakamura de Soprano, ou encore la nostalgie du « Baba » bangladais (papa).

L’émission commence et les prises de parole s’enchaînent. Joyeuses, Posées. Étonnantes de confiance en soi. Eugénie sait les interroger. Ils racontent un peu leur voyage. Ils disent la force de leurs projets personnels et professionnels. Ils sont pudiques : leurs rêves à 5 ans sont prudents, mesurés, raisonnables. Ils veulent être boucher, grand chef cuisinier, patron, militaire ou ingénieur électricien. Ils rendent compte de leurs premiers souvenirs en France, de leur amour de la France, du choc de la découverte, de leur envie de rester à Châlons où des gens les aiment, ils remercient ceux qui les aident et leur donnent du courage. Ils ne peuvent pas s’empêcher de confier les difficultés administratives qui paralysent leurs parcours mais sans résignation ni tristesse, dans la conscience qu’il s’agit d’obstacles de plus sur leur chemin compliqué. « Je ne baisse pas les bras ! » dit Diallo en commentant son choix musical. C’est lorsqu’ils parlent de la musique qu’ils aiment qu’ils deviennent touchants parce qu’inspirés.

À voir leurs sourires en sortant du studio, je mesure ce qui vient de se produire. Ces jeunes ont partagé ce qu’ils sont publiquement, se sont écoutés, soutenus de leur écoute, ils se sont aperçus surtout, que ce qu’ils ont à dire compte, et ils ont relevé la tête. Eugénie, magicienne en chef, le sent aussi qui leur demande au micro au milieu de l’émission : « Est-ce que tu es fier de toi ? »« Oui, je suis fier de moi » répondent unanimement Jara et Gole.

« À 100% ! » ajoute Diallo.

Ils le peuvent ! Et nous sommes gratifiés, nous, d’avoir permis qu’ils le disent. »

Voir en ligne : http://dormirajamais.org/leursvoix/


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