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« L’Angleterre, il faut que t’oublies. » Entretien avec une travailleuse d’un CAOMI

Publié le lundi 20 février 2017 , mis à jour le jeudi 23 février 2017

Source : https://iaata.info

Date  : 20 février 2017

« Fin octobre, les quelques 6 500 habitant-es de la jungle de Calais furent évacué-es par bus dans 280 Centre d’Accueil et d’Orientation dispatchées dans toute la France. Aux mineur-es voulant rejoindre leur famille en Angleterre, gouvernements français et britanniques ont promis un passage rapide de l’autre côté de la Manche après simple étude du dossier. Rétention d’information, pression, isolement... Comme nous le décrit une personne ayant travaillé un mois dans un CAOMI (MI pour mineur·es isolé·es) d’Ariège, la réalité est toute autre.

- Comment tu t’es retrouvée à bosser dans un CAOMI ?

J’ai été engagée en tant que travailleuse sociale, je connaissais la cheffe de service, qui m’a appelé deux jours avant pour me dire qu’une éducatrice était en arrête maladie, que c’était urgent.

- Tu savais un peu ce que c’était ? T’avais une expérience ?

Non, je savais pas ce que c’était, j’ai pas eu le temps de me renseigner, même si je savais en gros que c’était en rapport avec le démantèlement de la jungle.

- Est-ce que tu peux expliquer en deux mots ce que c’est que les CAOMIE ?

Ce sont des mineurs isolés étrangers qui viennent de la jungle de Calais. On leur avait pas expliqué où ils allaient, on leur avait dit que s’ils venaient dans cet endroit on allait pouvoir les aider dans leur besoin, qui au départ était de partir en Angleterre. Les jeunes qu’on accueillait c’étaient des hommes qui venaient tous d’Afghanistan.

On était dans un endroit complètement perdu près de Ax, vraiment très isolé. C’était enclavé entre deux montagnes, à 14h il faisait nuit.

- Quel était ton rôle là-dedans ?

Moi on m’a rien expliqué avant que je vienne. Je suis arrivé, c’est un peu le lot des remplacements d’éduc on t’explique pas grand chose, t’arrives et tu t’adaptes. De ce que j’en ai compris c’était beaucoup d’occupationnel : boxe, foot, cours de FLE et d’anglais... Il fallait gérer la vie quotidienne. Sachant que je travaillais dans une équipe qui venait pour la plupart ni du milieu social ni du milieu militant. Certains étaient bénévoles sur des ateliers, puis ils ont été engagés comme ça. L’interprete était une personne afghane qui avait été prise en stop par un travailleur social...

Y’avait 28 personnes au départ. Un mois et demie après ils étaient 15. Quatre sont partis en Angleterre, les autres sont repartis sur Calais ou Dunkerque.

- Administrativement vous faisiez quoi ?

Pas grand chose. Aucune demande d’asile n’a été faite. Un moment donné on a été prévenu, trois jours à l’avance, qu’ils allaient passer les entretiens de minorité et qu’il fallait les entraîner. Les entraîner c’était en fait leur mettre la pression. Ca avait commencé bien avant en fait, c’était leur dire que s’ils sont majeurs il faut qu’ils se déclarent majeurs, que c’est mieux pour eux. C’est mieux pour eux, ça va être moins compliqué... Leur dire que ça va bien se passer, que c’est pas non plus un échec d’être majeur, qu’il va y avoir une demande d’asile et qu’ils vont être pris en charge en CADA (Centre d’Accueil pour Demandeur d’Asile).

Dans les réunions la cheffe d’équipe annonçait ça comme un fait : les étrangers en France sont bien pris en charge, et du coup il va pas y avoir de souci. Les travailleurs sociaux ne remettaient pas ça en question. En fait sur ce centre pour moi y’avait pas de travail social. C’est pas ça qu’on demandait. Les jeunes leur priorité c’était de faire des recours Home Office et de partir en Angleterre. Assez vite quand je suis arrivé j’ai compris que ce qu’on leur disait c’était "En fait l’Angleterre il faut que t’oublies". Je me souviens d’une scène où un jeune rentre dans le bureau et déchire son dossier pour l’Angleterre, il nous jette ça dessus en disant : "Bon, c’est bon, j’ai compris, faut que je reste ici." Avec les larmes aux yeux quoi.

Rien n’était discuté. On tenait pas compte des gens. Y’avait une sorte de piège tendu. J’ai accompagné deux personnes aux entretiens. La dame du Conseil Départemental chargée de faire passer les entretiens était très sympathique, très souriante, elle déconnait et tout. C’était hyper dur pour les personnes que j’ai accompagnées de reparler de tout ça, ils sont traumatisés par leur traversée, ils se sentaient pas bien. Et la dame déconnait avec l’interprète parce qu’ils se connaissaient, et la personne qui était là pour passer son entretien comprenait pas du tout le français, elle était en super stress parce qu’elle jouait sa demande d’asile, sa vie en France. Donc c’était assez dégueulasse quoi.

Donc cette personne qui semblait très très sympa, tout d’un coup au milieu des questions c’était genre : "Ah ok t’es arrivé en Turquie, ah, et au fait c’est quoi ta date de naissance ?" ... "Et tes frères ils ont quel âge ?" Y’avait des espèces de pièges comme ça.

Ce qui m’a frappé dans le centre , c’est qu’ils avaient pas le droit à la parole. C’est la cheffe de service qui donnait le ton, qui était hyper autoritaire avec les travailleurs sociaux...

Les jeunes ont été hyper forts de résister à la pression qui leur a été mise de se déclarer majeurs. Y’en a un quand-même qui a fini par se déclarer majeur, de lui-même. Et en fait, il disait "Je me sens mieux depuis que je me suis déclaré majeur" mais bon tu m’étonnes, on te dit tous les jours, dans un pays que tu connais pas, que ce qui est mieux pour toi c’est que tu te déclares majeur, ben il a fini par le faire.

- Quelle forme prenait cette pression ?

C’était des entretiens individuels avec la cheffe de service. C’était hyper autoritaire : "En fait je vais même pas t’écouter parler, là faut que tu m’écoutes, faut que tu comprennes que tu comprends pas le système en France, c’est comme ça que ça doit se passer, t’es majeur, tu fais une demande d’asile." Et ils avaient même pas les informations sur la demande d’asile quoi. Ils savaient même pas. Assez rapidement j’ai contacté un collectif d’avocates de Toulouse, elles sont venues pour faire une information collective. C’était chouette, même si elles sont reparties complètement horrifiées, que ce soit de l’isolement du lieu, du manque d’information des travailleurs...

Même si je m’attendais pas à des trucs mirobolants et tout ça, je crois que c’est une somme de choses dégueulasses en fait qui s’empilent, de la pression, de l’arrivée en centre, du fait qu’on les écoute pas, dans leurs demandes, dans leurs besoins. Du fait que y’a personne qui est à l’écoute quoi. Y’a même pas de "Comment tu te sens ?"

Les gens qui étaient là ils avaient pas de réseau militant, ils viennent pas de ce milieu là. Et d’ailleurs dès que tu commences à réfléchir un peu sur ta pratique, en réunion d’équipe, tu commences à dire "Et ça en fait vous en pensez quoi ?" genre hyper soft et tout, ben de suite ce qu’on te renvoie c’est "Attends, on peut pas militer en fait." (Rires) Tu vois...

Ce qui m’a vraiment choquée c’est à quel point on leur ment en fait. À quel point on leur prive de la possibilité de pouvoir choisir sur leur vie. On leur dit : "Y’a la minorité, la majorité, voila." Mais en fait, y’a un rien aussi quoi ! Peut-être qu’il va rien se passer, que ta demande va être rejetée. L’idée était de les maintenir dans ce centre, faire en sorte qu’ils ne repartent pas. On leur disait : "Si t’es majeur, y’a pas de souci, tu vas faire ta demande d’asile, tu vas reprendre tes études, tu vas avoir un job, y’a pas de problème !" »

Voir en ligne : https://iaata.info/L-Angleterre-il-...


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