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À la rencontre des mineurs marocains "toxicomanes" à Paris

Publié le vendredi 26 mai 2017 , mis à jour le lundi 29 mai 2017

Source : www.huffpostmaghreb.com

Auteur : Noufissa Charaï

Date : 26 mai 2017

« Dans le 18e arrondissement de Paris, le square Alain Bashung est devenu le point de rencontre de mineurs marocains isolés. Âgés de 11 à 18 ans, ils sont pour la plupart arrivés en France au mois de janvier. Se méfiant des médias depuis qu’ils ont été qualifiés "d’enfants toxicomanes", ils étaient dans un premier temps opposés à livrer leur témoignage devant notre caméra, menaçant de la casser. Puis, progressivement, la confiance s’est installée.

Lors de nos échanges, ces mineurs ont refusé d’apparaître à l’image pour ne pas être reconnus par leurs familles au Maroc. Ils confient par ailleurs être victimes de violence de la part des jeunes du quartier lorsqu’ils répondent à la presse. Le directeur de l’Association Hors la rue, Guillaume Lardanchet, confirme au HuffPost Maroc que ces enfants marocains ont été brutalisés par des dealeurs du quartier. Ces derniers leur reprochent d’attirer les journalistes mais également les policiers, ce qui perturbe leurs trafics.

Mettre sa vie en danger pour la sauver

Lorsque nous revenons le deuxième jour, les enfants sont contents de nous revoir et acceptent de nous parler. Entre deux joints, en groupe, tous évoquent un sentiment d’excitation et de joie au moment du départ, une euphorie mêlée à la peur. "J’ai déchiré la bâche du camion et je suis rentré", raconte Ghali. "Évidemment, tu as peur. Tu ris, tu pleures et tu penses à la maman. Je ne pense qu’à ma mère", poursuit-il.

La majorité avait entre 14 et 15 ans au moment d’immigrer. Conscients d’avoir mis en danger leurs vies pour venir en France, ils sont convaincus de l’avoir sauvée. Souvent, ils répètent que "certains sont morts", mais affirment n’avoir aucun regret. Ils assument d’avoir quitté un Maroc où ils sont oubliés, un pays qui, selon leurs dires, leur offre peu de chances de s’en sortir. Un pays aussi où, pour certains, la vie personnelle était difficile. "Mon père battait ma mère, il était soûl tous les soirs", confie Ali.

Les garçons racontent qu’ils étaient déscolarisés au Maroc et n’avaient aucune perspective d’évolution. À 15 ans, Reda était ainsi mécanicien à Fès et son employeur ne le payait qu’en fonction de ses humeurs. Retourner à l’école était un luxe qu’il ne pouvait pas s’offrir, selon ses propos. Reda en est certain : immigrer était la meilleure option.

De son côté, Ali explique que ce départ était une fatalité, son destin : Dieu a voulu cette vie pour lui, l’immigration s’est imposée, ce n’était pas un choix. Ces enfants aspirent tous à construire une vie ici à la fois professionnelle mais également familiale. Ils cherchent tous "des filles de bonne famille" et un travail "halal". Pour l’instant, beaucoup reconnaissent s’en sortir grâce à de petits larcins et du trafic. Mineurs, ils ne risquent rien pénalement.

Lorsqu’on les interroge sur la consommation de colle, ils nient tous d’une seule voix. Mais après quelques heures et quelques joints, les mineurs "casaouis" accusent les "fassis" de snifer de la colle et de dégrader l’image des jeunes. Ceux originaires de Fès accusent à leur tour les jeunes de Casablanca de "tchemkir". Durant nos 4 journées de tournage, ils n’en consommeront jamais devant nous. Et nous confient avoir arrêté l’alcool car le mois de ramadan approche.

Même si, pour l’instant, beaucoup ne bénéficient pas de la protection à l’enfance et vivent dans des conditions rudimentaires, ils gardent l’espoir d’une vie meilleure. Ils se consolent à l’idée que les mineurs étrangers ne sont pas expulsables. Plein de rêves, ils parlent d’une période transitoire avant d’avoir la vie qu’ils imaginent. Paradoxalement, ils pensent avoir une chance de s’en sortir en France, tandis qu’au Maroc, ils se voient condamnés à une vie de misère voire de délinquance.

Une situation inédite pour les associations et la mairie

Adjointe à la mairie de Paris, Dominique Versini parle d’une situation inédite. C’est la consommation de colle qui rendrait la prise en charge de ces mineurs complexe. Elle affirme chercher de nouveaux moyens de prise en charge pour répondre aux besoins des enfants, surtout pour les problèmes de toxicomanie. "On est en train de lancer un projet pour avoir un lieu adapté, pour ces jeunes, s’il y en a d’autres qui se présentent", souligne l’adjointe à la mairie.

Dominique Versini affirme que certains enfants ont été pris en charge, mais reste évasive sur le nombre précis de cas concernés. Si elle est dans l’incapacité de nous donner un chiffre exact, elle assure, en revanche, qu’aucun mineur ne dort dans la rue malgré les nombreux témoignages dont nous lui avons fait part.

Si la mairie de Paris semble préoccupée par la situation de ces jeunes, elle n’a pour l’heure ouvert aucune enquête. La mairie a cependant mandaté l’association Hors la rue pour chercher une solution optimale pour accueillir ces enfants. Guillaume Lardanchet, directeur de l’association, admet que les autorités sont dépassées et que beaucoup d’enfants en danger n’ont pas accès à une protection pérenne.

La désillusion des plus âgés

Les jours suivants, nous rencontrons d’autres garçons marocains arrivés clandestinement en France. Ils sont plus âgés que les membres du groupe que nous avions précédemment rencontrés. Certains sont à Paris depuis un an et bénéficient du programme de la protection de l’enfance. Ils s’émeuvent de voir certains de leurs compatriotes dormir dehors. Ils se revoient à leur arrivée en France et se souviennent de leur désenchantement. "En venant ici, je pensais trouver beaucoup de choses. Je pensais pouvoir travailler, trouver une fille de bonne famille. Mais ici, nous avons vu des gens sans papiers dormir dans la rue. Les gens pensent que la mendicité n’existe qu’au pays", raconte Hatim.

Si certains reconnaissent avoir voulu revenir au Maroc lors de leurs premiers mois d’exil, ils disent aujourd’hui vouloir s’accrocher à leurs rêves. Le poids de la société et le regard des gens les empêchent d’envisager, à terme, l’option d’un retour. Revenir serait vécu comme un échec. "Si je reviens, ils vont se moquer de moi", assure Hatim.

Alors ils s’accrochent, non sans vouloir rendre fières leurs familles au Maroc et impressionner ceux qui ont douté d’eux. Quand ils parlent à leurs parents, ils préfèrent les rassurer sur leurs situations, perpétuant ainsi le mythe de l’eldorado européen.

Les prénoms des mineurs marocains ont été modifiés. »

Voir en ligne : http://www.huffpostmaghreb.com/2017...


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