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Il n’y aura pas d’intégration sans politique d’accueil assumée des exilés

Publié le : mardi 11 juillet 2017

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Source : https://blogs.mediapart.fr/edition/la-jungle-et-la-ville

Auteurs : Par Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Professeure d’anthropologie et psychologue clinicienne et Etienne Tassin, Professeur de philosophie politique

« Devant l’impasse de l’actuel système d’accueil des exilés et du discours sécuritaire, il est urgent que l’Etat se donne les moyens d’une compréhension politique et culturelle de la situation des exilés et révise le schéma directeur de sa politique d’accueil. Sans cette compréhension et cette révision, c’est à une crise politique et identitaire de la société française que nous aboutirons.

Etat des lieux de crise

Le 7 juillet dernier, une énième évacuation massive des exilés occupant les abords du Centre humanitaire de La Chapelle a eu lieu. Plus de 2700 personnes ont été envoyées dans les espaces d’hébergement temporaires. Cette « mise à l’abri », pour employer l’euphémisme convenu, est sans doute salutaire pour certains exilés las des dramatiques conditions dans laquelle ils devaient patienter pour entrer dans le Centre, mais également pour un quartier en crise.

Elle est aussi ambiguë : outre qu’elle signe le débordement total des structures actuelles d’accueil, elle ne renseigne pas sur une meilleure organisation des structures d’asile, ni sur la fin des harcèlements policiers à l’égard des exilés. Elle ne renseigne pas le renforcement des moyens donnés aux Centres d’accueil et d’orientation (CAO) et autres structures d’hébergement et d’accueil ainsi qu’aux professionnels associatifs pour mieux accompagner les demandeurs d’asile. Surtout, aucune proposition structurelle n’émerge sur l’action à mener et on reste à balloter entre le tout sécuritaire (police) ou le tout humanitaire (associations).

Or il est urgent de changer de perspective et de faire cesser la violence institutionnelle qui se dégage de nos politiques migratoires, lesquelles deviennent criminelles à leur dépens lorsqu’elles se résument à limiter « les points de fixation » en interdisant tout repos aux exilés, à « évacuer » et à « transférer » en éparpillant les individus sans les écouter. Quand donc comprendra-t-on que la situation est sans précédent et exige une nouvelle politique, non pas tant à cause de son ampleur (les chiffres dont on parle en France et même en Europe sont très réduits par rapport à ceux qui touchent les pays voisins des zones de conflit comme le Liban, la Jordanie, la Turquie, la Tunisie, etc.) mais à cause de la complexité et de la diversité culturelle inédite de ces migrations auxquelles nous ne savons pour l’instant pas répondre car elles sont nouvelles pour nous ?

Impasse des discours et des politiques

Nous n’ignorons pas la réalité que les médias instruisent périodiquement ; et si nous l’ignorons, c’est que le déni nous empêche de faire face à une réalité devenue insupportable.

A Calais les quelques centaines d’exilés traqués comme des animaux vivent dans des conditions dégradantes au milieux des bois, marchent des dizaines de kilomètres par jour jusqu’à épuisement entre les points de distribution alimentaire si la police n’a pas arbitrairement interdit cette dernière, tandis qu’elle a ordre de passer au gaz lacrymogène leurs affaires et leurs sacs de couchage, sinon directement leurs yeux. La réalité est donc une scène d’une brutalité indigne de notre pays, qui se déroule depuis plusieurs semaines. Or les exilés, en majorité Soudanais, Afghans, Erythréens, Ethiopiens expriment en ces mois de juin et juillet leur mécompréhension, leur détresse et leur stupeur d’être ainsi reçus par la France, après des mois et quelquefois des années à fuir la misère, les violences politiques, les viols, les tortures qui les ont obligés à quitter leur pays. Parmi eux, des centaines de mineurs qui cherchent à rejoindre leurs réseaux familial ou amical en Angleterre.

A La Chapelle, des milliers de personnes viennent s’entasser sur les trottoirs avec l’espoir d’entrer dans le Centre humanitaire depuis son ouverture en novembre 2016, dans des conditions sanitaires déplorables, attirant les réseaux de drogue, de traite et d’autres profiteurs. La patience s’émousse, l’incompréhension grandit. La confiance sera-t-elle renforcée lorsque ces exilés seront guidés vers des CAO inconnus, souvent séparés de leurs compagnons de route, rongés par l’anxiété de n’avoir compris qu’à moitié la procédure, résistant difficilement au chantage de sortir du système de protection s’ils refusent de prendre ces bus, hantés par la peur d’avoir laissé leurs empreintes et d’être passibles de renvoi selon la procédure Dublin ?

Dans la vallée de la Roya, le harcèlement de la PAF et le refus des administrations d’enregistrer des demandes d’asile continuent à provoquer des passages dangereux, et mettent la population locale face à un dilemme schizophrénique : fermer les yeux et se raidir en faisant le lit des discours xénophobes ou aider les exilés par devoir d’humanité, quitte à tomber sous le coup des formes déguisées de « délit de solidarité ».

Une certitude est qu’il n’y aura aucune sortie possible de ces impasses sans une mise en place immédiate de professionnels formés, compétents, capables d’accompagner le processus d’accueil.Tant que les professionnels étatiques et associatifs en charge de la question ne se seront pas adressés aux exilés comme à des personnes, tant qu’ils n’auront pas compris leurs motivations, leurs craintes et leurs aspirations, non seulement le problème ne fera qu’empirer, mais en plus la résolution par la force des évictions, des placements, transferts et renvois n’aboutira à aucune intégration positive des exilés à moyen et long terme.

Pire, la politique sécuritaire crée au sein de notre société civile et de ses institutions, en particulier la police, les ferments d’une crise culturelle, sociale et politique qui ne peut qu’avoir des répercussions graves à moyen terme et pour les générations futures.

Sortir de la crise : des mesures pour des personnes et non pour des suspects

Quelles sont les mesures nécessaires ? Elles concernent d’abord le contact direct avec les exilés, et ce point est fondamental ; les structures et l’application de la loi ; l’organisation de l’accueil.

S’adresser aux exilés

La situation de crise actuelle suppose d’abord de mobiliser et de former un personnel d’accueil compétent capable de comprendre la situation de l’exilé et de l’accompagner sans provoquer des malentendus contre-productifs et quelquefois dramatiques : le processus de demande d’asile, une orientation ou un transfert doivent pouvoir être expliqués dans sa langue à l’exilé ; ce dernier doit pouvoir exprimer ses difficultés. Lorsqu’on traite sans discernement le transfert d’un Afghan Hazara avec celui d’autres Afghans Pashto sans souhaiter écouter les craintes du premier ; lorsqu’on ne différencie pas le discours d’un Soudanais du Sud et d’un originaire du Darfour ; lorsqu’on suppose que l’on cassera l’envie de rejoindre l’Angleterre à des hommes qui ont traversé des frontières, des mers mais aussi la mort pour arriver à Calais, on fait des erreurs majeures qui peuvent avoir des conséquences dramatiques.

Même si certains efforts ont été faits, il y a un manque saisissant au niveau des institutions et des associations pour assurer cette compréhension. Ce ne sont pas quelques bénévoles en arabe qui vont pouvoir rassurer des centaines de locuteurs de dari, farsi, ourdou, amharique et tigrinya sur ce qui leur arrive. De même, une fois dans les CAO, CAOMI, CHU et autres foyers d’accueil, seul un examen au cas par cas et dans la langue permettra de ne pas commettre les erreurs de séparation de famille, d’amis, de placements inconsidérés, de renvois brutaux. Chaque motivation est différente, certains doivent rejoindre l’Angleterre, d’autre cherchent à demander l’asile en France : il faut arrêter d’entraver encore plus des sujets laminés par l’histoire. Il faut à l’inverse permettre une participation active à cette nouvelle inscription s’ils y ont droit plutôt que d’attiser la crainte et la rancœur.

Or si des mineurs isolés étrangers fuguent des foyers où ils sont placés, si des demandeurs d’asile préfèrent retourner à la rue plutôt que de suivre les consignes de l’OFII, c’est qu’ils n’ont plus confiance dans des administrations qui peuvent les piéger. De ce point de vue, si l’on avait remplacé chaque dizaine de CRS par un interprète, on n’aurait pas assisté à ces violences honteuses à la fois à La Chapelle, à Calais aux frontières avec l’Italie. Ces violences sont dégradantes pour les exilés, dégradante pour nos forces de l’ordre qui usent de la matraque au lieu de la parole, dégradante pour notre société.

Appliquer la loi, modifier les structures, revoir les procédures

Cette situation de crise suppose ensuite d’appliquer la loi. Lorsqu’une loi de protection de l’enfance existe qui protège les mineurs et nous engage à retrouver l’adulte qui pourra le soutenir ou à désigner un représentant légal, pourquoi faire trainer les cas et multiplier abusivement le temps de démarches contestées de vérification de leur âge jusqu’à ce qu’ils atteignent 18 ans et sortent de la procédure ? D’autant qu’on sait que dans un parcours migratoire violent fait de ruptures, seule une figure tutélaire stable leur permettra d’envisager des ancrages nécessaires à l’intégration. Qui plus est, les Etats signataires de la convention de Genève doivent permettre à celui qui le souhaite de demander l’asile. La concertation européenne est sur ce point obligatoire.

Cette situation suppose par ailleurs de modifier les structures et de revoir certaines procédures. Si l’on souhaite « l’humanité » en même temps que l’« efficacité », comme le rappelle le Président de la République dans son dernier discours au Congrès, on ne peut prendre le risque d’accroître la violence institutionnelle qui a atteint ses limites. L’application de la procédure Dublin, l’accélération de la procédure de demande d’asile en sont deux exemples.

L’application de la procédure Dublin a fait l’objet de récents débordements avec le maintien prolongé en zone de rétention de personnes vulnérables psychiquement et qui avaient engagé leur vie en France. Le manque d’interprètes, les renvois inconséquents ne font qu’aggraver des drames humains et sont une manière de se délester du problème sur les partenaires européens. L’effort de construction européenne d’une politique migratoire ne se retrouve pas dans de telles procédures.

Organiser l’accueil

Par ailleurs, dans sa proposition de loi pour « favoriser l’accueil et l’intégration des migrants » déposée le 6 juillet, Anne Hidalgo propose de ramener à 6 mois le délai maximum de traitement des demandes d’asile. Rappelons que les Officiers de Protection de l’OFPRA ont deux décisions à prendre et à argumenter par jour, dans un rythme déjà intense. Accélérer les délais tout en maintenant une procédure adéquate et respectueuse des personnes suppose donc d’augmenter significativement les moyens.

Enfin, on comprend que le seul Ministère de l’Intérieur ne peut piloter la question des exilés sans la réduire considérablement et dangereusement à une seule affaire de police. Il faut un plan à long terme et des outils renforcés de compréhension culturelle. A ce titre, il conviendrait de mettre sur pied une mission interministérielle qui regrouperait la question de la santé, du logement, de l’éducation, du travail, des affaires sociales.

Cette proposition est complexe et ambitieuse, mais elle est atteignable. Notre pays a les moyens de la mettre en œuvre dans le cadre des budgets existants. Car ce dont nous avons besoin, c’est de la vision et de la volonté d’un gouvernement capable de comprendre les problématiques politiques et culturelles en jeu, et ayant à cœur d’œuvrer pour une autre forme d’accueil, plus humaine et plus professionnelle. »