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De l’autre côté du guichet

Publié le lundi 4 février 2019 , mis à jour le mardi 5 février 2019

Source : Les jours

Auteur : Arnaud Aubry et Karine Le Loët

Extraits :

Ils se tiennent de l’autre côté du guichet, face aux migrants. Évaluateurs, officiers de protection, juges étudient des dossiers denses ou très minces, écoutent des histoires de violence et de pauvreté extrêmes. Parfois, aussi, des bobards appris par cœur, vendus par des passeurs. Leur responsabilité est immense : gérer l’une des plus grosses vagues migratoires que la France ait connue ces cinquante dernières années.

  • Episode n°1, 21 janvier 2019 : « Tu avais quel âge quand tu as quitté le Mali ? »

«  Marion doit déterminer si les migrants qu’elle reçoit sont bien mineurs. L’enjeu est crucial. Aujourd’hui, elle « évalue » Ousmane.

« Tu as quel âge ? » « J’ai 16 ans. » La pièce, sans fenêtres, est exiguë. En haut des murs, de larges interstices laissent entrer la rumeur du lieu : éclats de voix, portes claquées, au fond, le ronflement d’une photocopieuse. D’un côté de la petite table, Ousmane, grand échalas en sweat à capuche, encaisse la salve de questions et répond dans un français hésitant. Face à lui, Marion, chignon châtain tenu par un crayon rouge et gilet de laine à grosse maille, tape bruyamment sur son clavier à chacune de ses réponses. Marion n’est pas flic. Elle est évaluatrice au Demie, le Dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers, géré par la Croix-Rouge dans le XIe arrondissement de Paris.

Ce long entretien au Demie a pour objectif de déterminer si Ousmane est mineur, comme il le déclare, ou majeur. Beaucoup de choses en dépendent

Les Jours ont pu pénétrer les murs de cet organisme peu connu, le seul habilité à recevoir des migrants mineurs à Paris, afin d’assister à des évaluations dans leur intégralité. Ces longs entretiens ont pour objectif de déterminer si Ousmane – et les autres jeunes qui défilent dans le bureau de Marion et de ses quinze collègues évaluateurs – est mineur ou majeur. L’enjeu est crucial. S’il est reconnu mineur, Ousmane sera hébergé dans un hôtel ou un foyer, recevra des tickets à échanger contre un repas, pourra être suivi par un psychologue, aura le droit d’aller à l’école. S’il est déclaré majeur, il risque de se retrouver à la rue, voire, à terme, d’être expulsé de France.

Marion : « Tu avais quel âge quand tu as quitté le Mali ?

- Ousmane : 14 ans.

- Où est-ce que tu es né ?

- En 2002.

- Non, je veux dire, dans quelle ville, quel village ?

- À Bamako.

- Tu as toujours habité à Bamako ?

- Oui, toujours j’habite à Bamako. Ma mère aussi habite à Bamako.

- Tu vivais dans quel quartier ?

- À Sébénikoro.

- Est-ce que tu peux m’écrire le nom de ton quartier ici ?

- En arabe ?

- Euh… en français ?

- J’y arrive pas.

- Alors en arabe. [Ousmane souffle] C’est pas un test. C’est juste pour être sûre que je l’écrive bien.

- Et… toi-même tu vas écrire. C’est possible ?

- Est-ce que tu peux essayer d’écrire le nom de ton quartier ? »

Ousmane tient maladroitement le crayon de papier dans son poing fermé. Sur le Post-it violet que lui a tendu Marion, il trace lentement quelques lettres, de droite à gauche (...)  »

Episode intégral à retrouver ici.

  • Episode n°2, 25 janvier 2019 : « Je vais pas avoir des très bonnes nouvelles à t’annoncer »

«  Après deux heures d’entretien avec Ousmane, qui assure être mineur, Marion s’apprête à dire au jeune Malien si elle le croit.

Bon, on va faire un bilan, là, de tout ce qu’on s’est dit. » Dans la petite pièce sans fenêtres et surchauffée, cela fait deux heures qu’Ousmane répond aux questions de Marion. Où est-il né ? Comment est-il arrivé en France ? Pourquoi a-t-il quitté son pays ? À chacune de ses réponses, l’évaluatrice du Demie, le Dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers, plateforme gérée par la Croix-Rouge dans le XIe arrondissement de Paris, fige son histoire dans l’ordinateur. Le jeune migrant a conté son enfance malienne à Bamako, quatrième enfant mal-aimé d’un homme aux trois femmes et aux dix enfants. Son départ, les petits boulots de peintre au Ghana, au Nigeria, et jusqu’au Congo. Et puis finalement, la route vers la France, objectif initial de son voyage, où il dit être arrivé en août.

Le boulot de Marion consiste à déterminer si Ousmane est bien mineur comme il le prétend (lire l’épisode précédent, « “Tu avais quel âge quand tu as quitté le Mali ?” »). « J’ai 16 ans », maintient-il. Depuis 1990, la loi française, en application de l’article 22 de la Convention internationale des droits de l’enfant, stipule que les mineurs étrangers partagent les mêmes droits que les enfants français en danger. En clair, elle oblige l’État à mettre les mineurs à l’abri lorsqu’ils se retrouvent seuls sur le territoire, sans la présence et l’assistance d’un adulte de leur famille, même élargie.

“Je pense pas que tu aies 16 ans.
– Et pourquoi ?
– Pour beaucoup de raisons.
– Ah oui ?”

Dans la petite pièce, Marion a épuisé toutes ses questions. Elle a réexpliqué patiemment, quand le français d’Ousmane freinait sa compréhension. Elle n’a jamais haussé la voix. L’entretien s’achève (...) »

Episode intégral à retrouver ici.

  • Episode n°3, 04 février 2019 : « Tu lui aurais donné quel âge, toi ? »

«  Le Demie est chargé d’évaluer si les migrants reçus sont bien mineurs. Une responsabilité énorme et un système critiqué par les associations.

« Tu lui aurais donné quel âge, toi ? » « Ouh, mais je pense qu’il a au moins 25 ans, lui. » Devant les larges portes vitrées du Demie – le Dispositif d’évaluation des mineurs isolés, dans le XIe arrondissement de Paris –, Marion et Aminata fument une cigarette. Les deux évaluatrices décompressent après leurs entretiens de l’après-midi. Il est bientôt 17 heures, l’heure de fermeture. Dans les couloirs étroits du centre opéré par la Croix-Rouge, le flot des jeunes se tarit. En route vers la sortie, la longue silhouette d’Ousmane file devant les jeunes femmes. Marion baisse le ton. Puis reprend : sur le cas du jeune homme qu’elle a interrogé deux heures durant (lire les épisodes 1 et 2), elle n’a « aucun doute. »

Lors d’un premier entretien, les évaluateurs écartent ceux qu’ils jugent majeurs sans discussion possible. Les autres décrochent un rendez-vous pour un entretien de « second niveau »

Pourtant, dans la petite salle surchauffée, il avait posé devant elle deux extraits d’acte de naissance indiquant qu’il avait 16 ans. Pour Marion, impossible de conclure à la véracité des papiers. D’ailleurs, ce n’est pas son rôle, tranche-t-elle : « Les documents, nous, on ne s’y fie pas. On ne fait pas d’authentification de documents. » Face à l’évaluatrice, seule la cohérence de l’histoire racontée, la posture, comptent. L’apparence aussi. « On ne va pas se voiler la face, quand on a quelqu’un face à nous, bien sûr que son allure va jouer, admet Marion. Même si on sait qu’on reçoit beaucoup de jeunes qui sont marqués physiquement par des parcours migratoires ou des vies difficiles au pays. » (...)  »

Episode intégral à retrouver ici.

Extraits de l’article en version pdf ci-dessous :

De_lautre_côté_du_guichet_n°3

Voir en ligne : https://lesjours.fr/obsessions/immi...


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