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Achour, migrant mineur et ex-dealer : “J’ai beaucoup de regrets, mais je m’accroche à mon rêve de devenir coiffeur à Marseille”

Publié le lundi 18 février 2019 , mis à jour le lundi 18 février 2019

Source : Info Migrants

Date : 15 février 2019

Auteure : Anne-Diandra Louarn

Extraits :

«  InfoMigrants a rencontré Achour, un jeune algérien qui est arrivé seul à Marseille en 2017. Alors qu’il était encore mineur, il raconte avoir été embarqué malgré lui dans un réseau de trafiquants de drogues. Aujourd’hui repenti, il a souhaité partager son histoire pour éviter à d’autres de faire “les mauvais choix”.

Au premier abord, Achour* est un adolescent marseillais comme les autres. Tous les matins, il soigne sa coiffure - cheveux gominés en arrière et les tempes rasées de près - quitte à arriver quelques minutes en retard au lycée. Passionné de foot, il aime discuter des matchs avec ses amis qu’il retrouve à la gare St-Charles ou parfois sur le Vieux-Port. Derrière les apparences, Achour revient de loin et a échappé de justesse à la prison pour trafic de stupéfiants. Pris dans un réseau mafieux à son arrivée en France, le jeune homme qui vient de fêter ses 18 ans, veut à présent se concentrer sur l’avenir et rêve de devenir coiffeur.

Achour a quitté l’Algérie en 2016 en raison des violences qui déchiraient sa famille. (...) “En plus de ça, il n’y a rien à faire en Algérie, pas d’avenir pour les jeunes, pas de travail, pas de carrière. Je suis très peu allé à l’école”, poursuit-il. “Alors quand j’ai appris que sept de mes voisins, dont une femme, avaient le projet de tenter d’aller en Europe, j’ai décidé de me joindre à eux.”

Pendant plusieurs semaines, Achour enchaîne les petits boulots à Constantine, sa ville d’origine, pour économiser un peu d’argent et payer un passeur qui lui coûtera 500€. La traversée de la Méditerranée fut l’une des pires épreuves pour lui. “Ça a duré 24h, j’ai cru qu’on allait tous mourir au milieu de nulle part”, confie-t-il péniblement. Il finira par débarquer sur une plage de Sardaigne, une nuit de décembre.

Vendre des cigarettes et de la drogue pour un logement

Après plusieurs tentatives infructueuses pour quitter l’Italie, des reconductions à la frontière et des nuits à la rue, il parvient à passer en France en train et choisit d’aller à Marseille où se trouvait l’un de ses contacts Facebook. Ses voisins et compagnons de voyage, eux, ont préféré l’Autriche pour y retrouver des amis. “En arrivant à Marseille, j’ai dormi quelques temps chez un Algérien. Je devais lui payer un loyer et me payer à manger. Donc il m’a proposé de me faire un peu d’argent en vendant des cigarettes au marché aux puces.”

Ne connaissant ni ses droits, ni les associations d’aide aux mineurs isolés (MNA) vers qui se tourner, Achour est totalement passé à travers les mailles du filet, devenant totalement invisible pour les autorités comme pour les ONG. Le réseau de trafiquants dans lequel il est tombé a ainsi eu tout le loisir de l’exploiter, faisant planer la menace de le dénoncer en tant que sans-papiers à la police en cas de désobéissance. “Les réseaux font une véritable campagne de désinformation auprès de ces gamins à qui ils promettent la protection en échange de leurs services”, explique Sylvie*, l’éducatrice d’Achour au sein du département de protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) au ministère de la Justice.

Le business des cigarettes n’est pas très lucratif, selon Achour. “En gros, des Algériens ramènent des cartouches du pays à bas prix et nous on les revend. Sur une cartouche vendue à 40€ dans la rue, on gagne 10€. Le reste c’est pour le patron.” Sur une bonne journée, le jeune homme arrivait à se faire une trentaine d’euros tout au mieux. “Alors pour gagner plus, ils ont commencé à me faire vendre du shit. Moi je n’avais pas envie, mais je n’ai pas eu le choix, sinon ils allaient appeler les flics. Quand ils ont essayé de me faire vendre de la cocaïne, c’était trop pour moi, j’ai dit non. Ils ont essayé de me mettre un coup de couteau, mais j’ai mis mon bras en travers pour me protéger. J’ai encore la cicatrice, ça a beaucoup saigné. Ils m’ont aussi frappé au visage, regardez, j’ai encore des traces partout.”

Un soir, Achour se fait attraper en flagrant délit de trafic de drogues par la police qui le place en garde à vue. Grâce à son acte de naissance, sa seule pièce d’identité, il peut prouver qu’il est mineur et être pris en charge par la PJJ. Après des mois d’attente et d’allers-retours entre le juge et Sylvie, l’éducatrice d’Achour, un jugement a été rendu neuf jours avant la majorité du jeune homme. “Heureusement, ils ne m’ont pas mis en prison. Par contre si je récidive dans les cinq ans, j’irai trois mois en prison”, précise-t-il. “Mais moi je sais que je ne ferai plus de bêtises, c’est fini !”

Les mineurs à la rue, des cibles idéales pour les trafiquants

Dans son dernier rapport annuel d’activité publié en mars 2018, la Mission mineurs non-accompagnés (MMNA) du ministère de la Justice dresse le constat “de l’implication croissante de MNA dans des faits de délinquance.” Le document d’une trentaine de pages présente ces mineurs comme “des enfants en errance, déjà en difficultés dans leur pays d’origine et souvent repérés par des réseaux pour commettre des délits”, peut-on lire. “Fréquemment [vendeurs ou] consommateurs de produits stupéfiants, ils sont aussi très souvent des victimes de trafic d’êtres humains”.

“Consommée ou vendue, la drogue est très facile d’accès à Marseille. Les jeunes consomment plutôt des médicaments, car c’est moins cher”, explique Sylvie. “Parmi les plus populaires en ce moment on a les substituts de Méthadone, le Rivotril et le Lyrica. Ça se vent 1€ le cachet. Ça détruit la tête, ça déconnecte complètement. Des médecins proches du marché aux puces nous disent qu’ils en voient beaucoup.”

Si Achour assure ne pas consommer de drogues, il a confié à son éducatrice avoir déjà essayé certains de ces médicaments dans un moment de faiblesse lorsqu’il était à la rue. “Car c’est partout, pas cher, beaucoup de jeunes le font…” Malgré sa prise en charge par la PJJ après son interpellation, Achour a été sans-abri pendant six mois, préférant dormir dehors plutôt que de retourner chez son logeur et dans son réseau de trafiquants. Il a ensuite été placé pendant trois mois dans un hôtel. Dans le département, les retards de traitement des dossiers s’accumulent.

De fait, parce qu’il sont à la rue et vulnérables, les jeunes mineurs isolés constituent des cibles idéales pour les trafiquants. En théorie, un mineur doit être mis à l’abri sans délai dès qu’il se fait connaître auprès du département dont il dépend. Mais “en pratique, à Marseille, on en est loin”, affirme Anne Gautier, militante du Réseau éducation sans frontières (RESF). “En moyenne, un jeune qui arrive est dans la rue deux ou trois mois au moins en attendant son évaluation . Puis il passe en moyenne trois ou quatre semaines dans un hôtel avant de bénéficier d’une vraie prise en charge [avec hébergement et scolarisation]”.

Selon la militante, 150 jeunes à Marseille faisant actuellement l’objet d’une OPP ne sont pas pris en charge. “Une centaine d’entre eux dorment à l’hôtel, souvent dans des chambres miteuses d’hôtels de passe. Et une bonne cinquantaine est dehors.” Mais il ne s’agit-là que de ceux dont on a connaissance. Beaucoup, comme l’a été Achour, restent à ce jour invisibles.

Le département des Bouches-du-Rhône, qui reconnaît que les délais des évaluations et des prises en charge sont de plus en plus long, justifie ces dysfonctionnements par l’afflux de jeunes mineurs à Marseille. “Nous avons reçu 804 MNA déclarés en 2018. À titre de comparaison, ils étaient à peine une soixantaine en 2015. On en attend encore plus en 2019”, indique Brigitte Devesa, élue conseillère départementale déléguée à l’enfance et la PMI .

Leur prise en charge est d’autant plus importante qu’elle agit comme un déclencheur pour leur permettre de démarrer une nouvelle vie, comme l’explique Sylvie. “La période qu’Achour a passé dans la rue a été très difficile. Sa motivation a été fortement mise à mal. Mais il a tenu bon. Il continue de voir un psy et de prendre des médicaments pour ses angoisses”. L’éducatrice a obtenu de la justice de pouvoir le suivre jusqu’à ses 20 ans. Pour son quotidien, il reçoit une aide financière de l’ARS 13, une association qui permet aux jeunes isolés de gérer un budget en autonomie ou semi-autonomie.

“J’ai fait vraiment les mauvais choix en arrivant ici”, confie Achour. “J’ai beaucoup de regrets même si à l’époque j’étais perdu et je pensais que je n’avais pas d’autre solution. J’ai encore très peur d’aller en prison. Mais je m’accroche à mon rêve, celui de devenir coiffeur dans un salon à Marseille, tranquille, sans histoires”, conclut-il en regardant avec tendresse la photographie sa mère en fond d’écran de son téléphone.

*Les prénoms ont été modifiés  »

Voir en ligne : https://www.infomigrants.net/fr/pos...


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