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Avec les migrants de Grande-Synthe et leurs médecins

Publié le 29-09-2016

Source : http://theconversation.com

Auteur : Antoinette Bernabe Gelot
Neuropathologiste du développement, Institut de neurobiologie de la Méditerranée, Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm)

« Notre auteur, médecin dans un hôpital parisien, s’est rendue cet été dans le camp accueillant des migrants à Grande-Synthe (Nord). Rédactrice en chef du magazine de l’intersyndicale des praticiens hospitaliers, elle pose son regard de médecin sur ce lieu construit par Médecins sans frontières (MSF) dans le respect des normes internationales définies par le Haut Commissariat aux réfugiés, l’organe des Nations Unies. Selon la Commission nationale consultative des droits de l’homme, l’installation du camp a coûté près de 3,5 millions d’euros : 2,5 millions d’euros pris en charge par MSF, 900 000 euros par la commune de Grande-Synthe et la communauté urbaine de Dunkerque. Le camp est désormais géré par l’État.

Il y a d’abord la barrière fermée et la guitoune de la sécurité, à l’entrée du camp de Grande-Synthe. S’y tiennent des vigiles portant l’insigne de l’AFEJI (Association Flandres éducation formation jeunes insertion,(http://www.afeji.org/). On nous passe une carte autour du cou. Nous pouvons entrer sur cet ancien terrain agricole, devenu en mars par la volonté du maire de la commune un lieu d’accueil de réfugiés.

Tout de suite après, une cabane d’où le groupe de bénévoles d’une autre association, Utopia 56 (moins de 30 ans de moyenne d’âge) nous salue, tous sourires dehors. Au-dessus de leurs têtes, une grande pancarte avec un « Welcome » multicolore ; puis en avançant, une grande halle où des hommes sont là, certains debout, d’autres assis ou allongés, mais tous branchés via leurs téléphones sur les longues rampes de prises électriques. « C’est le seul endroit où ils aient de l’électricité » décode pour nous un volontaire d’Utopia 56. « Et de l’électricité, ils en ont besoin pour communiquer avec leur famille ».

Le bâtiment de Médecins sans frontières (MSF) est juste en face, en droite ligne. Impossible de le rater, même si on arrive au camp pour la première fois. Des indications en anglais et en caractères arabes, un couloir lumineux à l’aménagement spartiate, et la charte rappelant les principes fondateurs de MSF avec des mots en gras : « secours, populations en détresse, sans aucune discrimination, neutralité, impartialité, assistance humanitaire, indépendance, volontaires, missions ». Tout à-côté, une affiche de Gynécologues sans frontières. On nous questionne : « Ah vous êtes des médecins ? Ou vous faites une interview ? ». Nous : « Les deux, madame, les deux ».

Aucun problème de connexion avec l’Assurance maladie…

La porte de la salle de consultation s’ouvre. Marion S., le médecin de permanence ce jour-là nous accueille, vêtue du gilet blanc multipoches de MSF qui cache incomplètement ses rondeurs de femme enceinte.

Nous entrons : une table de consultation, une armoire avec des boîtes de médicaments, un bureau, sur lequel sont posés des stylos et un cahier. « Ce cahier, ce sont nos dossiers médicaux » sourit notre consœur. Un cahier d’écolier, des lignes tracées à la règle entre lesquelles sont couchés le nom du patient, la date de consultation et les données médicales. Ici, pas de problème de connexion avec la caisse d’Assurance Maladie, ni avec un logiciel récalcitrant…

Dans la salle d’attente, peu de patients ce jour-là. Ils sont deux : un homme massif, le visage fermé et les yeux à demi plissés, et une femme souriante aux cheveux blonds et noirs, énergiquement ramenés au-dessus de la tête. Le premier fixe obstinément ses pieds. Il se lève néanmoins quand l’interprète kurde l’appelle. La consultation se fera à trois avec l’interprète comme pivot. Plus tard, l’interprète me dira qu’il est arrivé en France il y a quelques années. Il est étudiant en langues mais l’été, il vient travailler avec MSF.

L’homme sombre est quant à lui arrivé hier dans le camp, et c’est la première fois qu’il voit un médecin. Alors le Dr S. lui précise « qu’ils ne représentent pas le gouvernement ni la police, et qu’ils sont là pour le soigner ». On sent dans sa formulation que cette phrase a déjà été dite, et de nombreuses fois. On perçoit aussi qu’il pourrait s’agir d’un préalable sans lequel rien ne pourrait se faire.

Blessé dans un container

L’homme reste sombre mais il commence à parler. Il s’est blessé à l’orteil alors qu’il était caché dans un container. Cela a beau ressembler à une consultation banale, l’étiologie (les causes de la maladie) rappelle immédiatement où celle-ci se déroule. Entre le 1er janvier et le 31 mai, les équipes de MSF ont ainsi effectué, sur place, 2 466 consultations médicales.

Le Dr S. demande à l’homme de s’allonger. Le diagnostic est rapide : entaille profonde, « pas encore infectée » précise-t-elle avec un sourire, et donc, gérable sur place. « Sinon on envoie la personne au PASS [Permanence d’accès aux soins de santé, assurant les soins pour les personnes sans couverture sociale], à l’hôpital de Dunkerque [à vingt minutes en voiture] ». Et ma consœur de poursuivre : « Notre but, c’est que les réfugiés soient pris en charge par les structures de droit commun, c’est-à-dire au même titre que n’importe quelle personne résidant en France ».

Assurée en alternance par MSF, Médecins du monde et la Croix-Rouge, l’offre de soins à Grande-Synthe, si elle est primaire, n’en est pas moins élaborée. L’équipe MSF est ainsi constituée de médecins, d’infirmières, d’interprètes, de psychologues, d’une infirmière de sensibilisation médicale (pour la prévention et l’information), mais aussi de non-soignants : un logisticien, un assistant et une administratrice. Des maraudes sont organisées à l’intérieur du camp, ce qui permet aux soignants d’être informés de la présence de nouveaux arrivants, de mineurs isolés ou de malades qui ne viendraient pas consulter.

Cachée dans un camion frigorifique

C’est au tour de la jeune femme. Elle est iranienne, l’interprète change. Il y a plusieurs jours qu’elle est dans le camp et c’est d’ailleurs la deuxième fois qu’elle vient : « Tes médicaments n’ont pas fonctionné » traduit l’interprète, tandis que la jeune femme acquiesce en riant.
Elle a pris froid alors qu’ayant marché plusieurs heures dans la chaleur, elle est montée se cacher dans un camion frigorifique. Marion S. prescrit et montre les boîtes de médicaments.

La jeune femme demande : « Est-ce qu’ils font dormir ? Parce que ce soir, je vais essayer de passer ». Ici les contre-indications ne sont pas liées à la pathologie préexistante des patients (car les malades ne font pas le voyage) mais à leurs projets de « passer » en Grande-Bretagne. Ici le but, au-delà de guérir, est celui de traverser, coûte que coûte.

Les particularités de la population prise en charge à Grande-Synthe ne sont pas ethniques, elles sont essentiellement conjoncturelles. Les réfugiés sont en grande majorité kurdes irakiens (fuyant les conflits et les exactions) mais aussi, afghans ou Kurdes iraniens. Ils sont arrivés ici par leurs propres moyens, par la mer, par la route, à pied ou dans des camions, via les réseaux de passeurs qu’ils payent au départ pour aller jusqu’en Angleterre – mais beaucoup sont lâchés en route et les familles, souvent séparées.

Les réfugiés souffrent généralement des pathologies de la précarité et de la pauvreté : gale, mauvais état dentaire, douleurs chroniques. Auxquelles s’ajoutent de multiples pathologies traumatiques : ecchymoses, brûlures, hématomes et autres blessures, témoignant de violences subies ou des risques pris lors des tentatives de passage vers la Grande-Bretagne. Chez la plupart des réfugiés, les vaccins sont à jour, car ils font partie, dans leur pays, de franges de population qui y ont accès.

Dans le camp, le soin ne s’arrête pas au seuil de la salle de consultation. Il suffit pour cela de sortir et d’aller vers les « shelters » où sont hébergés les migrants. Ce sont ces baraques en bois alignées le long d’un axe central goudronné, et qui sont numérotées. D’ici, nous voyons jusqu’au nombre 100 et ce n’est pas encore la fin du camp.
La route est nue, et poussiéreuse, impersonnelle comme sont les lieux où nul n’habite. Néanmoins, on trouve ça et là des carrés avec des fleurs et des tomates, des peintures bariolées sur les murs en bois, une école, un « art center ».

Un Centre d’art ? Nous y entrons : des box de Bibliothèques sans frontières, une volontaire de la Croix-Rouge qui accroche des dessins avec des enfants… ou des moins jeunes, et une psychologue. Ici, on peut parler, on peut dire ou dessiner. Ici, comme ailleurs dans le camp, des affiches de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, un alignement de photos de visages avec les mêmes inscriptions : « I’m looking for my brother… mother… child… family… » (je cherche mon frère, ma mère, mon enfant, ma famille).

Des enfants à vélo

Dehors, des enfants passent à vélo, crient, rient, font des dérapages. Deux bénévoles participent au nettoyage du camp. Le premier : « J’habite pas loin alors quand je peux, je viens ». Le second : « Moi aussi, j’ai été réfugié, ma place est ici ».

Je me rends au « free market », où les bénévoles d’Utopia 56 m’ont convaincue de travailler quelques heures. C’est le lieu de distribution de denrées à cuisiner : riz, lentilles, œufs, thé, lait, pain. Un jeune garçon passe et repasse devant l’étal. Il veut juste parler. Il sourit et, de son anglais appris en cours de route, lâche : « No mother, no father, no.. » (pas de mère, pas de père, non). Sa famille ? Tous morts en Méditerranée. Il est le seul survivant et voudrait rejoindre son oncle en Grande-Bretagne. De ses mains ouvertes, il me dira son âge, « sixteen » (seize ans). C’est donc un mineur isolé. Il sourit encore.

Si la population du camp est constituée pour 70 % d’hommes jeunes, elle comporte aussi de personnes en situation d’extrême vulnérabilité : enfants, femmes seules, mineurs isolés. Les troubles anxio-dépressifs sont nombreux du fait de traumatismes liés aux raisons du départ, aux conditions du voyage, aux sévices subis durant le voyage… ou dans le camp lui-même. Le rapport du comité consultatif des droits de l’homme publié en mai 2016 dresse en effet le constat inquiétant que « la question de la traite des êtres humains au sein des camps de migrants est malheureusement une réalité déjà tangible ».

Plus tard, un réfugié viendra m’offrir une part de l’omelette cuisinée avec les œufs que nous lui avons distribués. « Mange, dira-t-il. Pour le merci ». »

Voir en ligne : http://theconversation.com/avec-les...

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