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Rozenn Le Berre, la voix des exilés

Publié le 12-01-2017

Source : www.letemps.ch

Auteur : Sylvia Revello

« Durant plus d’un an, la jeune Bretonne de 28 ans a auditionné des mineurs non accompagnés pour l’administration française. Une épopée bouleversante dont elle a tiré un livre sorti le 12 janvier

La distance est trop grande, il faudra nous contenter de sa voix. Au téléphone, son timbre doux traduit une assurance tranquille. Sa parole, Rozenn Le Berre l’utilise pour porter le message de ceux qu’on n’entend pas, les écorchés vifs, les plus précaires, les déracinés. Aider semble ancré dans son ADN. Pourtant, elle délaisse ce mot et préfère parler d’échange. Pendant dix-huit mois, la jeune femme de 28 ans a auditionné de jeunes exilés pour le compte de l’administration française. Tous prétendaient au précieux statut de mineur non accompagné qui garantit hébergement et scolarité. Une expérience poignante qui lui a inspiré l’ouvrage De rêves et de papiers. 547 jours avec les mineurs isolés étrangers, publié aux éditions La Découverte. Un récit à cheval entre le réel et la fiction, où le périple d’un jeune Malien jusqu’à son bureau se mêle aux souvenirs d’entretiens. L’éducatrice bretonne raconte sans misérabilisme avec une empathie lucide.

Petite, déjà, Rozenn est fascinée par les « gens venus d’ailleurs ». Elle qui grandit dans un village de 1000 habitants, aux confins du Finistère. Une enfance au grand air, à battre la campagne, construire des cabanes et débusquer des nids. Issue de la classe moyenne rurale, sa famille cultive un héritage agricole, elle est fille de la terre plus que de la mer. La majorité éveille chez l’adolescente le goût du voyage. Elle déménage à Rennes, où elle étudie les lettres modernes, puis se lance dans une passerelle en Sciences-po à Toulouse. Devoir choisir une voie la dérange. « Je voulais plusieurs lunettes pour comprendre le monde. »

Envie d’ailleurs

Aux racines de son engagement militant : une kyrielle d’expériences qui l’entraînent en Argentine où elle passe un an. A Buenos Aires, elle travaille pour un festival de film sur les droits humains puis part explorer la Patagonie, ce territoire aride et dépeuplé. L’Amérique latine l’attire de manière irrationnelle. « J’aimais l’idée du grand saut dans l’inconnu, sans repères ni sécurité. » Après des mois à sillonner l’hémisphère sud, elle trouve en France une détresse insoupçonnée en visitant des prisons. Au bout de quelques mois, le projet de correspondance qu’elle a monté avec les détenus est interrompu et la prison détruit tous les courriers.

Mais Rozenn rebondit. Lors d’un stage à la Fondation France Libertés de Danielle Mitterrand, elle consacre son travail de fin d’études à la biopiraterie. En 2013, elle co-réalise un documentaire sur les 40 du coup d’état chilien, La Récolte. Un film réalisé avec des bouts de ficelles qu’elle diffuse ensuite dans les établissements scolaires. Entre deux, elle cumule les petits boulots, conduit des vélos taxi, rédige des nouvelles à l’eau de rose pour la presse people et travaille comme animatrice dans un centre social. Mais l’envie de donner un sens à sa réalité la rattrape.

Jeunes déboussolés

En 2014, elle postule dans un centre d’accueil, prestataire du conseil départemental, chargé d’auditionner les jeunes non accompagnés à leur arrivée en France. Le job est dur, lourd de responsabilités. En remplaçant les tests osseux controversés, les entretiens sociaux se révèlent cruciaux pour déterminer l’âge du jeune et lui accorder ou non le statut de mineur isolé. Durant la période d’évaluation, l’équipe constituée d’éducateurs, de juristes et de travailleurs sociaux tient lieu de référent. Prévue sur cinq jours, la procédure dure parfois des semaines. Face à elle, des jeunes déboussolés, paniqués, issus de Guinée, du Mali ou d’Afghanistan. Des adultes avant l’heure dont le plus jeune a sept ans.

Il y a Sayeed dont les mains tremblent trop pour ouvrir la porte de la chambre qu’elle lui a trouvée pour la nuit, Moohamad et son regard accusateur qui lui lance un « regarde, c’est un peu à cause de toi si j’en suis là », Jamshid qui ne prononce aucun mot, seulement des sons. Ou encore Jules, le fils de pasteurs congolais qu’elle regarde comme sur un « échafaud invisible ». Elle sait qu’il ne faut pas s’attacher, se blinder un peu mais pas trop. Des moments de découragement aux petits bonheurs soudains, ses journées jouent les montagnes russes.

Si peu d’emprise

Au bout d’un an, elle s’accoutume, s’habitue à la détresse. Les destins tragiques se ressemblent. Les histoires, les larmes, les faux papiers, les mensonges désespérés, tout se confond. Elle a si peu d’emprise. Alors elle applique les décisions, même les plus insoutenables. Mettre un jeune dehors parce qu’il n’y a plus de place au foyer, forcer celui qui a reçu une réponse négative à faire ses bagages même si son linge, tout juste lavé, est encore mouillé. « Je vivais suspendue à un fil, dans un ascenseur émotionnel en permanence. »

Peu à peu, elle se sent déraper. « Un matin, un jeune homme m’a suppliée de lui trouver un hébergement. Tous les foyers étaient saturés, il était à genoux devant moi, mais je n’ai rien ressenti. J’ai su qu’il était temps d’arrêter. » Depuis quelques mois déjà, elle consigne des échanges, des extraits d’entretiens qui rythment son quotidien. La peur d’oublier les souvenirs, les bribes de ces destins happés au vol. « Cela me permettait d’évacuer les émotions. Figées sur le papier, elles gagnaient une vertu cathartique », explique-t-elle aujourd’hui.

Récit à deux voix

De ces notes consignées naît son livre, mi-journal de bord, mi-fiction, où deux voix se font écho. La sienne et celle de Souley, jeune de 16 ans, lancé dans un périple du Sahara vers l’Europe. Deux regards sur son travail. Deux récits qui culminent dans son bureau, cette fenêtre d’accueil, le premier visage de la France que les mineurs découvrent à leur arrivée. En juin 2015, elle quitte définitivement le centre. Avide d’oxygène, elle parcourt l’Iran en auto-stop puis ressent à nouveau le besoin de raccrocher avec le monde associatif.

A Calais, elle passe de l’autre côté du mur. Durant un an, elle milite bénévolement chez Médecins du monde contre les violences policières dans cette jungle, cette « ville dans la ville » aujourd’hui démantelée. Outre la violence, elle raconte l’autodérision, la débrouille. « Il y a d’immenses victoires. » Comme cette élève à qui elle a appris à compter en français qui l’a récemment reconnue dans une supérette. Aujourd’hui, Rozenn est occupée à monter son livre en pièce de théâtre. Un seul personnage en scène concentré sur le métier de travailleur social, sur « ce poids qu’on porte en rentrant chez soi le soir ». »

Profil

1988 : Naissance dans le Finistère

2006 : Obtention de son bac en socioéconomie

2012 : Stage à la Fondation France Libertés de Danielle Mitterrand

2014 : Débute son activité d’éducatrice au centre d’accueil pour mineurs

2017 : En janvier, publication du livre « De rêves et de papiers. 547 jours avec les mineurs isolés étrangers »

Voir en ligne : https://www.letemps.ch/culture/2017...

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