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Mineurs étrangers, isolés et délaissés

Publié le 21-03-2017

Source : www.liberation.fr

Auteur : Pierre Benetti

« Le 6 janvier, Sissoko Denko, jeune Malien, est tombé du huitième étage de son foyer, à Châlons-en-Champagne. Suicide ou accident, sa mort reflète la situation inextricable dans laquelle sont laissés les mineurs isolés étrangers.

C’est une tour sinistre. Neuf étages décatis aux vitres qui tremblent dans le vent glacial, une façade striée de longues traces noires d’humidité. A l’arrière, des marches et un trottoir défoncés, un parking aux voitures mal garées, une rangée de poubelles ouvertes et des bouteilles en plastique qui roulent dans les flaques d’eau.

Le 6 janvier à 21 h 12, c’est là, au pied du foyer Bellevue, à Châlons-en-Champagne (Marne), que les pompiers ont découvert un jeune homme, décédé quelques minutes plus tôt. Ils avaient été appelés par le concierge, alerté par un résident. Puis la police est arrivée. Au huitième étage, une fenêtre était restée ouverte : celle de la chambre 796, où vivait le garçon, Sissoko Denko, mort de sa chute. Depuis, la porte vert pâle de la 796 est fermée. Le corps de Sissoko Denko a été rapatrié et enterré au Mali, son pays natal, après une collecte de dons. Le procureur, Christian de Rocquigny, s’apprête à refermer le dossier instruit sans témoins, « sans savoir s’il s’agit d’un suicide ou d’un accident ».

L’enquête pourrait toutefois reprendre. D’après nos informations, les parents de Sissoko Denko ont déposé plainte contre X pour « homicide involontaire », « mise en danger de la vie d’autrui », « délaissement » et « non-assistance à personne en danger ». Bagou Sissoko et Keita Dialy, des cultivateurs de la commune de Dindanko, dans la région de Kayes, estiment que leur fils aîné, « mineur isolé étranger », « n’a pas fait l’objet d’une protection et d’un suivi adéquats », selon leur avocat, Me Emmanuel Daoud. Toujours d’après nos informations, une enquête du Défenseur des droits a été ouverte afin d’éclairer un éventuel « dysfonctionnement de service public » au sein du service d’accueil des mineurs isolés étrangers (Samie) du conseil départemental de la Marne, sans dire son appréciation du dossier.

Sissoko Denko faisait partie des 73 jeunes placés sous la responsabilité de ce service créé en 2015 et délégué à l’association locale Sauvegarde de la Marne. Les conseils départementaux sont chargés par l’Etat de l’accueil des mineurs isolés étrangers, placés sous la tutelle de l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Préalablement à leur prise en charge financière, les jeunes doivent prouver leur minorité et leur isolement auprès de l’ASE, voire d’un juge des enfants. En 2014, 3 734 d’entre eux ont été accueillis en France. Et dans la Marne, 78 des 138 évaluations menées en 2016 se sont soldées par une reconnaissance de majorité sur la base d’entretiens, de tests osseux et d’expertise de documents. Ils sont 33 à avoir quitté le Samie avant les résultats, rejoignant les milliers de jeunes « qui ont fait l’objet d’un refus de protection », selon la plateforme de ressources en ligne InfoMIE. On ne connaît pas le nombre exact de ces mineurs étrangers refoulés. Encore moins celui de ceux qui se sont donné la mort.

« Il a pu avoir peur de quelque chose »

Sur une photo de mauvaise qualité, Sissoko Denko, qui parlait français sans savoir lire, a les cheveux rasés, une veste de survêtement noire. On lui a beaucoup demandé son âge depuis son arrivée en France, en octobre 2016. Par exemple, le 3 novembre, lorsqu’il s’est présenté au commissariat de Châlons-en-Champagne muni d’un acte de naissance malien indiquant « né le 2 mars 2000 ». Ou bien trois semaines plus tard, lorsqu’il a quitté le Foyer de l’enfance, où il avait été placé, pour s’installer au foyer Bellevue, où patientent les jeunes en attente d’évaluation.

Un chargé de mission puis deux travailleurs sociaux l’ont interrogé. L’éducatrice qui suivait son dossier n’a pas souhaité nous parler. « Il ne faisait pas état de fragilité », se défend Philippe Colautti, directeur général de la Sauvegarde de la Marne. « Il a pu avoir peur de quelque chose », indique néanmoins le procureur.

Le 21 décembre, Sissoko Denko apprend que ces deux entretiens n’ont pas conclu à sa minorité. Son récit de la vie à Dindanko, de la traversée du désert libyen puis de la Méditerranée, de ses quelques mois en Italie et de son arrivée dans la Marne, n’a pas convaincu. A moins que ce ne soit « sa grande taille », comme dit un agent du conseil départemental. Une expertise de son acte de naissance par la police aux frontières (PAF) a été alors demandée. La réponse viendra après sa mort. D’après les policiers, le document est un faux. Pour le conseil départemental, l’âge qui y est inscrit aussi.

Que s’est-il passé jusqu’au soir du 6 janvier ? La rumeur a vite couru : Sissoko Denko aurait tenté d’échapper à la police. En vérité, des agents ont bien été aperçus au pied du foyer Bellevue, mais un autre jour. Deux semaines avant, un jeune Guinéen déclaré majeur a sauté du premier étage pour échapper à une interpellation. Blessé, il a finalement été expulsé. Une éducatrice de la Sauvegarde de la Marne et déléguée du personnel a visité le foyer la veille de Noël. Elle prendra la parole publiquement après la mort de Sissoko Denko pour dénoncer les conditions d’accueil des jeunes « livrés à eux-mêmes », ainsi que les conditions de travail de ses collègues, en sous-effectif et dans un bureau au sous-sol. Elle a été mise à pied pour « propos mensongers ». Avant elle, un éducateur de l’association, l’une des plus anciennes dans le domaine de la protection de l’enfance, avait démissionné après avoir observé « un dispositif totalement inadapté ».

Il faut monter les étages surpeuplés et fétides pour constater que, deux mois après la mort de Sissoko Denko, rien n’a changé, si ce n’est les descentes de police moins nombreuses. On y entre comme dans un moulin, surtout un dimanche : les cinq éducateurs, le chef de service et la secrétaire ne travaillent ni le week-end ni la nuit. Quant au concierge, il est dans sa chambre. En cas d’accident, il faudrait appeler soi-même les secours.

« Si je quitte ici, je ne sais pas où aller »

Ici ne vivent pas que des mineurs « reconnus » ou « en cours d’évaluation », mais le tout-venant de la précarité, que les jeunes appellent avec crainte « les hommes âgés » ou « les alcooliques ». Au rez-de-chaussée, trois ados albanais hagards cherchent du wi-fi parmi les machines à laver. Dans l’escalier à la lumière blafarde, des garçons végètent dans un bruit de radios et de portes qui claquent. Partout, l’ennui. Certains prient dans leur chambre, d’autres vont à la mosquée d’en face.

Personne ne dit avoir croisé âme qui vive dans ce quartier de la Bidée, où les travaux de rénovation urbaine ont oublié le foyer. A peine connaissent-ils Châlons, où le journal local, l’Union, dénonçait en août l’arrivée des « faux mineurs étrangers » venant « bénéficier des aides ». Au deuxième étage, deux Guinéens regardent une télé achetée en se cotisant dans une chambre réduite au strict minimum, les volets baissés contre le vent. Un troisième, W., se réveille. Il attend depuis cinq mois que son âge, 17 ans, soit reconnu.

Les journées commencent à 16 heures : se laver, manger ce qui a été acheté avec les tickets-repas distribués, causer « pour que le souci diminue ». « La nuit, je pense trop, dit W. Tu peux attendre des mois comme ça et on te met dehors, car tu n’es pas reconnu mineur. On m’a dit : "Si ton papier n’est pas bon, tu seras emprisonné." En Afrique, si la police vient, c’est un grand problème. Je suis venu pour avoir une vie meilleure. Je préférerais me suicider plutôt que de retourner en Guinée. » Une partie d’entre eux va au collège et au lycée, mais tous redoutent le jour où ils deviendront majeurs aux yeux de la loi. Les contrats d’apprentissage pour mineurs, difficilement acquis, prendront fin. W. voudrait continuer sa formation de mécanicien.

Au septième étage, il y a aussi B., 18 ans et un mois. Il cherche du travail comme carreleur après des stages en entreprise. « Si je quitte ici, je ne sais pas où aller, dit-il. Si on dit qu’on n’a pas de parents en France, on ne nous croit pas. Si j’avais de la famille en France, monsieur, pourquoi serais-je ici ? Elle m’enverrait de l’argent en Afrique ! Ici, on a simplement besoin de quelqu’un à qui parler. » Dans une chambre humide du neuvième, T., prostré, se cache le visage et se tord les mains. Il a 17 ans et va au lycée. « Le stress monte, dit T. Tu peux être accepté, puis on te dit que tes papiers ne sont pas bons. Même si tu es le plus intelligent, tu peux te tromper, et si tu te trompes, c’est fini. » Tous se souviennent vaguement de Sissoko Denko, ce garçon « tranquille et discret » qui bavardait parfois en bas de la tour. « On ne comprend pas. Il n’était pas fou, insiste W. Mais quelqu’un ne peut pas sauter de la fenêtre sans avoir des problèmes. »

Officiellement, on ne sait toujours pas quel âge avait Sissoko Denko au moment de mourir. Même le légiste n’est pas sûr. Le foyer a appris, après sa mort, qu’il avait un vieil oncle en France, reparti au Mali avec la dépouille. Dans le couloir poussiéreux qui mène à la chambre 796, une chaise cassée a été abandonnée dans un coin. L’un des voisins de Sissoko Denko, un autre jeune Malien, vient de déménager. Il a été évalué majeur en France. Il a été reconnu mineur en Allemagne »

Voir en ligne : http://www.liberation.fr/france/201...

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