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“Ils arrivent en France avec un sentiment d’aboutissement et se retrouvent à la rue” : reportage au centre pour mineurs isolés de Pantin

Publié le 18-06-2018

Source : www.lesinrocks.com

Auteur : Amélie Quentel

Extraits :

« Tous les jours, le centre d’accueil et d’orientation de Pantin ouvert par Médecins sans frontières (MSF) accueille une cinquantaine de mineurs non accompagnés. Là-bas, ils reçoivent une aide juridique ou médicale et sont accompagnés dans leurs démarches. La plupart de ces jeunes migrants ayant été déboutés de leur demande de reconnaissance de minorité, ils ne bénéficient pas des droits afférents et peuvent se retrouver à la rue.
Il doit être 14 heures et il dort d’un sommeil de de plomb sur un canapé d’une des deux salles d’activité. Comme si, enfin, ouf, il avait trouvé le sommeil après des nuits d’insomnies et de turpitudes. On n’en saura pas plus, faute de pouvoir discuter avec cet adolescent au visage caché par son manteau vert : on l’a laissé à ses songes.

Cauchemars ? Nombre de jeunes arrivant à ce centre d’accueil pour mineurs non accompagnés, à Pantin (Seine-Saint-Denis) font part au personnel encadrant de leurs difficultés à s’assoupir, trop de soucis, de stress, la tête qui va exploser, boum. Ouvert par l’association Médecins sans frontières (MSF) en décembre, cet espace de 600 m2 ouvert la journée a pour vocation d’accueillir et d’orienter à la fois médicalement, psychologiquement, administrativement et juridiquement ces mineurs isolés étrangers, arrivés seuls en France après une longue fuite de leurs pays d’origine.

La plupart de ceux transitant par le centre de Pantin ont été déboutés dans la reconnaissance de leur minorité par les plateformes d’évaluation en charge de cette question. Avec pour conséquence de ne pas être pris en charge par l’aide sociale à l’enfance – car considérés majeurs – mais pas non plus par des instances prenant en charge les adultes : en exerçant leur droit de recours devant le juge des enfants pour tenter de prouver une nouvelle fois leur minorité, ou tout simplement en ayant des papiers d’identité de mineurs, ces garçons ne sont alors pas éligibles à certaines assistances réservées aux plus de 18 ans.

Ne rentrant dans aucune catégorie administrative claire, coincées dans le "ni-ni", ces jeunes se retrouvent ainsi parfois seuls, à la rue, livrés à eux-mêmes. Auprès des 16 salariés du 101, avenue Jean-Lolive, ils trouvent du répit, de la bienveillance, et surtout l’aide dont ils ont besoin, qu’elle soit médicale, juridique ou psychologique.

“C’était très difficile. Pas n’importe qui peut tenir”

Abou*, lui, a rendez-vous ce jour là auprès de l’assistante sociale. Ce jeune Guinéen de 15 ans attend d’être reçu assis sur un canapé dans une des salles d’activité, remplie de livres – là où dort aussi le jeune homme au manteau vert. Avant de discuter avec nous, lui était d’ailleurs en train de lire Petit bodiel de l’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ, une façon de l’aider à s’améliorer en français – qu’il parle déjà très bien– et se “nourrir l’esprit”, qu’il a d’ailleurs bien affûté : Abou est ce que l’on pourrait appeler trivialement une flèche. Après un périple d’un an entre le Mali, le Niger, l’Algérie, le Maroc et l’Espagne, il s’est retrouvé à la gare Montparnasse, le début de la “galère” avant de se voir mis “entre les bonnes mains” de MSF et de l’association Utopia.

Il a connu les nuits dans la rue parisienne par – 5 cet hiver, est logé en ce moment, remercie souvent Dieu qui lui a “sauvé la vie” quand il était au Maroc notamment, où il a subi la faim, la soif et les violences : “Il m’a dit de fuir en bateau vers l’Espagne. Sans lui, je serais mort là bas. C’était très difficile, pas n’importe qui peut tenir.” Certains de ses “frères” d’infortune, eux, n’en sont pas revenus. On ne saura pas pourquoi cet élégant adolescent va voir l’assistante sociale mais, en revanche, on aura moult détails sur sa passion des vêtements : “On ne m’a pas donné la chance de continuer l’école en Guinée. Maintenant, je voudrais faire un CAP en lien avec les vêtements, ça me plaît. Je regarde des vidéos de l’Onisep pour me renseigner. J’aimerais créer de beaux vêtements pour des grandes personnalités, pour qu’elles soient vraiment chics. Pour des ministres, des diplomates, mais aussi des artistes : pour MHD et Black M, mes chanteurs préférés, mais aussi Maître Gims.” Ils seraient pour sûr sapés comme jamais mais nous est avis que si Abou lançait sa marque, le benchmarking vestimentaire de Gérard Collomb ne lui serait malheureusement pas favorable.

“On se bat pour que l’application de la présomption de minorité"

Reste qu’il a été débouté dans la reconnaissance de sa minorité, a déjà eu rendez avec une juge et attend les résultats de son recours en juillet. “A un moment j’hésitais à rentrer chez moi, c’était tellement difficile, raconte-t-il avec de grands gestes. Grâce aux assos, je suis resté, je m’accroche. Mais à la Croix rouge [qui a procédé à l’évaluation de sa minorité, ndlr], on ne me croit pas, et j’ai peur que la juge me dise non malgré mon dossier fait avec l’assistante sociale. C’est comme si on touchait à notre dignité, qu’on était traités comme des animaux. Or les animaux, eux-aussi, ont le droit au respect !” Mais Abou ne lâchera rien : “C’est ici, à Paris, que je dois construire mon avenir et mes projets. Quand j’ai décidé quelque chose, je réussis. Et là, la décision est ferme en moi.”

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Ils arrivent ici avec un sentiment d’aboutissement, et se retrouvent au final à la rue”

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Une situation mal vécue par ces adolescents qui croyaient déjà avoir fait le plus difficile en arrivant en France. “Ils arrivent ici avec un sentiment d’aboutissement, et se retrouvent au final à la rue et pas reconnus. C’est déstabilisant pour eux, un facteur de stress. On a identifié cette situation chez pas mal de jeunes”, explique Maria Veronica Laura, psychologue du centre, qui suit plusieurs d’entre eux.

“Ils sont dans une situation d’épuisement énorme, leur avenir n’est pas clair. Ils ont des images du passé, de violence qui reviennent tout le temps, des cauchemars, ce qui renvoie au profil typique d’une personne victime de stress post-traumatique. Mais on ne les juge pas, ils ne sont pas forcés de parler des violences qu’ils ont subies. Parfois, des jeunes disent que ces séances leur font du bien.”

Rien qu’en avril, 29 cas de torture répertoriés par le centre

Charline Vincent, infirmière, abonde : “Leur non-reconnaissance comme mineurs est vue comme une négation de leur humanité.” La jeune femme, qui reçoit systématiquement tout garçon poussant les portes du centre, expose les problèmes de santé rencontrés par ces patients : des problèmes dermatologiques, liés à leur conditions de vie dans la rue, mais aussi des maux de tête, de ventre, – “Je pense trop”, disent-ils souvent – tout cela étant “caractéristique de l’anxiété”. Elle est ainsi la première à pouvoir constater les stigmates d’actes de torture passés sur le corps de ces jeunes – avec, triste évidence, ceux subis en Libye par exemple. Rien que pour le mois d’avril 2018, 29 cas de torture ont été ainsi répertoriés par les infirmiers du centre, tandis que, selon des chiffres données par Laureen Cissé, “80% des violences subies ont eu lieu pendant le parcours” de ces mineurs.

On croise Lamine*, Malien de 15 ans passé notamment par la Libye et l’Italie pour arriver à Paris. Il ne cesse de se gratter les mains et les jambes, a un rendez-vous à l’infirmerie à ce propos. Il sera orienté si besoin dans un service médical adapté d’un hôpital – même si, comme l’explique Laureen Cissé, la prise en charge dans les hôpitaux et l’accès aux soins reste difficile pour ces jeunes, la faute encore au flou juridique dans lequel ils se débattent et se noient parfois. Lamine a le regard le plus triste du monde.

Khalidou*, lui, a plutôt un air déter - voire véner. Deux mois qu’il est à Paris, après cinq autres passés sur la route. Il n’a que ce mot pour décrire son périple : “Pénible.”
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On le croit sur parole, lui, qui veut aller à l’école, trouver un métier, mais qui n’a pas été reconnu mineur. Quand il est arrivé à Paris, faute de logement, il “marchait toute la nuit jusqu’à ce qu’[il] soit trop fatigué” et qu’il s’endorme dans la rue, ses pieds meurtris dans ses baskets bordeaux.
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*Tous les prénoms ont été modifiés »

Voir en ligne : https://www.lesinrocks.com/2018/06/...

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