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Malbouffe au menu pour les mineurs isolés de Perpignan

Publié le 20-01-2023

Date de la publication : 20/01/2023
Source : Blast
Autrice : Claire GILLET

« Soupçonnés de prises illégales d’intérêts dans une affaire de marchés publics révélée par Blast, deux agents du département des Pyrénées-Orientales ont été suspendus le 6 janvier. Au-delà d’irrégularités dont le procureur est saisi, les deux prestataires de restauration en cause – également suspendus – étaient pointés du doigt depuis des années pour la piètre qualité des repas délivrés. Loin des standards exigés de ses autres services de restauration par le département.

« Si seulement le boulot avait été bien fait... Si les gamins avaient eu du mafé, s’ils avaient bien bouffé... Je m’en fous de l’argent...  »

L’homme qui confie ainsi son dépit est un ex-agent de l’Institut départemental de l’enfance et de l’adolescence (IDEA), où il a travaillé plusieurs années. Quelques heures avant de se confier, il a pris connaissance de nos révélations - qui ont fait grand bruit du côté de Perpignan – portant sur des conflits d’intérêts présumés dans des marchés publics de restauration du département des Pyrénées-Orientales, dont l’IDEA est une dépendance.

A titre préventif

Vendredi 6 janvier, coup sur coup, un éducateur et une cheffe de service de l’IDEA ont été suspendus. Comme les deux prestataires de restauration rapide au service de la protection de l’enfance avec lesquels les deux fonctionnaires entretenaient des liens étroits et suspects - le restaurant Fren’Cheese (attributaire de marchés départementaux depuis 2017) et l’enseigne O’Moya (qui l’a rejoint en 2019). Des mesures préventives prises dans l’urgence quelques heures avant la publication d’un premier volet de notre enquête.

L’affaire financière, pour laquelle une enquête préliminaire a été ouverte par le procureur de la République Jean-David Cavaillé le 23 décembre (les investigations sont menées par l’antenne de la police judiciaire de Montpellier à Perpignan), ne se résume pourtant pas seulement à une histoire de gros sous, mettant en scène des fonctionnaires indélicats (1).

Depuis plusieurs années, des plaintes provenant de toute part – acteurs associatifs, agents de l’IDEA et mineurs non accompagnés (MNA) – fustigeaient la qualité déplorable des repas à emporter servis midi et soir dans le cadre de la prise en charge de ces jeunes par le département. Non seulement les marchés n’étaient vraisemblablement pas attribués dans les règles de la commande publique mais les prestations étaient médiocres. Et les deux agents impliqués le savaient parfaitement.

«  La haine que j’ai envers eux, c’est ça  », conclut leur ex-collègue, écœuré.

La demi-mesure du département

Retour en 2017... L’Institut départemental de l’enfance et de l’adolescence lance un appel d’offres pour nourrir les quelques dizaines de mineurs isolés de Perpignan. Deux enseignes - les deux seules à avoir déposé une offre - sont sélectionnées : le Fren’Cheese, suspendu ce 6 janvier donc, et Les Pains des Baléares le Pain du jour. Rapidement, les deux établissements font l’unanimité contre eux. Chez l’un comme chez l’autre, l’assiette laisse à désirer.

A la rentrée 2019, «  une cinquantaine de jeunes de l’IDEA est venue se plaindre à nos associations », se rappelle Maryse Martinez. Avec la Cimade et le Réseau éducation sans frontières (RESF), la présidente de l’antenne départementale du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) décide se rendre sur place. «  Moi je suis allée au Pain du jour, reprend la militante, c’est vrai que c’était franchement dégueulasse (sic) : des morceaux de pizzas tout le temps, des chouquettes en dessert et un Orangina... C’était pas du tout équilibré et les gamins avaient mal au ventre. »

De retour de ces visites, les associations font remonter l’information au département. « On avait rencontré Hermeline Malherbe (la présidente socialiste du conseil départemental, ndlr), précise Anne-Marie Delcamp, coordinatrice du RESF. Elle s’était engagée à changer de prestataire pour la restauration, ce qui a été fait  ». C’est à moitié vrai seulement : en octobre 2019, Le Pain du jour n’est en effet pas retenu lors du renouvellement du marché, mais le Fren’Cheese voit le sien reconduit. Au MRAP, Maryse Martinez l’assure : « après, nous n’avons pas eu d’autres plaintes de la part des jeunes, on ne nous a plus reparlé de l’alimentation  ». Problème résolu, donc ? Pas franchement.

Les alertes du pôle santé

Le Pain du jour écarté, le O’Moya, ouvert le 28 mars 2019, tombe à pic pour récupérer la place et le marché vacant. Un second restaurant, nous l’avons également révélé, dont la propriétaire n’est autre que… la nièce de Yamina Orange, la cheffe de service de l’IDEA dorénavant suspendue. Là encore, le menu – c’est ce qui a justifié de reconsidérer au moins partiellement les attributaires des fameux marchés – n’est pas à la fête. Les mineurs isolés n’y gagnent pas vraiment au change, les repas servis sont peu équilibrés, peu variés et très gras.

« Parfois ils donnaient du riz, parfois du poulet, parfois des tacos  », témoigne Djibril*, qui a pris ses repas au O’Moya jusqu’en 2021. «  C’était la même chose tout le temps, ajoute Bakari*. Il y avait des bons [repas] mais les mauvais étaient plus nombreux ». Suffisamment pour que, le jeune homme l’assure, une nouvelle plainte collective remonte à l’IDEA en 2020. Sans effets puisque les menus ne seront pas modifiés. Manque d’écoute ? Mépris ? Désintérêt ? Une chose est sûre : cette nouvelle alerte a été faite auprès de… Yamina Orange.

Au O’Moya. il y avait bien des légumes et des fruits au menu. La précision est importante : le Fren’Cheese de son côté n’en a jamais servi, jusqu’en 2021 au moins. Moussa* s’y restaurait chaque jour. A défaut, il emportait « juste des pâtes avec une bouteille d’eau », et « c’est tout ».

« O’Moya ils donnent des bananes, des pommes, des oranges mais au Fren’Cheese, rien, complète Moussa. Beaucoup de gens n’arrivaient pas à manger normalement parce que c’est pas bon ». Guy Gerardo partage ce point de vue : patron d’une entreprise de construction de mobil-homes à Argelès-sur-Mer, il avait deux jeunes MNA en apprentissage. Il se souvient qu’une « paire de fois le midi  » l’un d’eux, servi par le Fren’Cheese, ne mangeait pas ses repas. «  Pourtant c’est pas quelqu’un qui est difficile : j’avais fait des pâtes avec de l’huile d’olive, rien d’extraordinaire, il s’était régalé, il avait mangé. »

A l’IDEA, les agents avaient bien conscience des carences liées à ces prestations pitoyables : « Les infirmiers montaient au créneau très très souvent pour la bouffe  », confie un ancien du service.

« ça fait des dégâts »

Régulièrement, les jeunes se plaignaient de problèmes de digestion. «  On leur donne de la nourriture qui n’est pas du tout adaptée, beaucoup trop grasse, trop de friture, forcément ça fait des dégâts, indique à Blast une autre source. Depuis des années, tout le personnel de santé explique qu’il faut faire changer les menus, mais leur voix n’est pas entendue ».

Au pôle santé, des cadres infirmiers étaient bien présents, plusieurs témoins le confirment. Comme ses collègues, la cheffe de service Yamina Orange a elle aussi entendu ces alertes, fréquentes lors des réunions hebdomadaires. Alors pourquoi cette non-réaction ?

S’agit-il uniquement de négligence - dont la fonctionnaire serait seule responsable ? Les échelons supérieurs à l’IDEA étaient-ils également au courant ? Contacté pour éclaircir ce point, le département n’a pas souhaité faire de commentaire, au nom du « secret de l’enquête  ».

Deux poids, deux mesures

Choquante, cette situation l’est d’autant plus qu’elle cache aussi une forme de discrimination. Les mineurs isolés en sont encore les victimes. En effet, l’IDEA gère également les conditions d’accueil d’autres jeunes placés, ceux-là hébergés dans des bâtiments qui appartiennent au département. Ils sont nourris par un prestataire de restauration collective, la Sogeres. Les concernant, le département des Pyrénées-Orientales, c’est heureux, fait son maximum pour répondre aux impératifs de qualité des repas définis par la loi.

« Une démarche préconisée »

Dans un rapport publié en juillet 2020, la chambre régionale des comptes d’Occitanie souligne que la prise en compte de ces enjeux nutritionnels s’est améliorée ces dernières années : « Le dernier marché prévoit que les menus doivent tenir compte des particularités des publics et de leurs pathologies éventuelles, lit-on dans ce document. Enfin, la commission de restauration a été repositionnée en 2018 pour suivre les enjeux de qualité des repas.  »

Ces améliorations évidemment bienvenues sont, on l’a vu, très loin du quotidien des mineurs non accompagnés. La chambre le mentionne noir sur blanc, en termes choisis : « La fourniture des repas à destination des MNA est confiée, en majorité, à des prestataires de restauration rapide, qui ne sont soumis à aucune clause relative à la qualité des repas fournis, indiquent les rapporteurs. La mise en œuvre d’une démarche plus qualitative est préconisée. »

L’asymétrie entre les deux groupes de mineurs et les prestations qui leur sont réservées est troublante. Comment une telle différence de traitement peut-elle se justifier ? A Blast, Frédéric Monteil, directeur de cabinet de la présidente Hermeline Malherbe, explique que la restauration collective pour les MNA a déjà été testée mais ne fonctionne pas, ces mineurs et jeunes adultes n’étant pas « sur des régimes alimentaires européens  ». Pour autant, il l’assure : «  Les jeunes nous avaient fait savoir que ça n’allait pas et on avait fait une remise au point avec les restaurants sur la qualité des menus. Et reprécisé les éléments du marché (le dernier en date, attribué fin 2021 pour deux ans, ndlr) sur l’équilibre alimentaire, pour que ça s’améliore  ».

« On le prend »

D’après cet ex-collaborateur de François Hollande, désormais, l’analyse des offres de prestation tient compte d’un nouveau critère justement lié à « la variété des menus et à la qualité », « par exemple sur la proportion du fait maison  ». Tout en nuançant immédiatement la portée de ces nobles ambitions, en rappelant « qu’il y a peu de prestataires économiques qui répondent à ce type de marché, car il y a des contraintes notamment de permanences midis et soirs. Vous avez des jeunes qui ont besoin de manger, de dormir, il faut trouver des solutions immédiatement. Quand il n’y a qu’un seul opérateur qui se présente, on le prend  ». Une logique, marquée du sceau du réalisme, martelée sans surprise par Yamina Orange à ses équipes, depuis des années.

Un expert… douteux

Nouveau critère et exigence de qualité ou pas, en 2021 le fameux marché bicéphale est une nouvelle fois remporté par les mêmes Fren’Cheese et O’Moya. Une curiosité - vu les remontées et les commentaires peu glorieux suscités par les services de ces deux établissements - que Frédéric Monteil tente de justifier : « Les agents travailleurs sociaux en charge des MNA nous avaient dit que ça s’était amélioré », précise-t-il. C’est… tout le sujet. Et le directeur de cabinet, poussé dans ses retranchements, de le reconnaitre : « le problème c’est que notre interlocuteur... c’est l’agent en question  ». Comprendre la cheffe de service suspendue…

Dans ces conditions, difficile d’avoir totalement confiance dans la pertinence de cette critique gastronomique, surtout après nos révélations sur les liens de celle ci avec un de ces deux établissements. Interrogée, une de nos sources explique que les repas, après des dizaines de plaintes, se seraient légèrement améliorés en 2022. Faut-il y voir la volonté sincère de progresser, pour apporter enfin un service plus digne aux mineurs, ou plus cyniquement le signe d’une inquiétude sur le renouvellement du marché ? Tout le monde peut se faire son idée mais toujours est-il que, au même moment, la collectivité engage en coulisses une réflexion autour d’un possible changement du mode de restauration.

Le fantôme des contrôles sanitaires

Auprès de Blast, à ce sujet, le directeur de cabinet de la présidente du département évoque une « expérimentation » discutée lors d’une réunion en novembre dernier auprès de l’Udsis, le syndicat mixte de restauration du département : « Suite aux préconisations de la chambre régionale des comptes, détaille-t-il, on veut faire des petites unités de vie de 10-12 places  » - dont la restauration serait assurée par le syndicat.

En cas de résultats concluants, le système serait généralisé en 2023. D’ores et déjà, Frédéric Monteil anticipe ce futur idéal dans lequel les mineurs mangeraient « bio, sain et équilibré », l’Udsis allant « notamment au-delà des objectifs fixés par la loi Egalim (2) ».

Deux brebis galeuses écartées, l’image de l’IDEA sauvée, l’histoire finirait bien. Un happy end comme on les aime au cinéma ?

On a évidemment du mal à s’en contenter, quitte à paraître mauvais public. L’avenir décidera – on verra s’il tiendra ses promesses. En attendant, une question obsède : comment des entreprises prestataires du département ont-elles pu délivrer de la malbouffe à des mineurs sans jamais être inquiétées, voire débarquées, pendant six longues années ? Ajoutons que rien n’autorise à penser que les choses auraient changé si Blast n’était pas venu mettre le nez dans cette mauvaise tambouille. Par ailleurs, et malgré nos recherches, nous n’avons trouvé nulle part trace du moindre contrôle sanitaire.

Là encore, le département botte en touche pour protéger le « secret de l’enquête ». Sur le terrain, nos sources sont formelles, elles : elles n’en ont jamais entendu parler.

* Les prénoms ont été modifiés.

(1) Ils restent à ce stade présumés innocents des faits qui intéressent aujourd’hui la justice et les enquêteurs.

(2) La loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et une alimentation saine et durable a été adoptée en 2018.

Le OFF de l’enquête
Le OFF de l’enquête

Sollicitée à plusieurs reprises par téléphone et sms, Madeleine Garcia-Vidal, vice-présidente du département des Pyrénées-Orientales et présidente de la commission de surveillance de l’IDEA, ne nous a pas répondu. Nous n’avons pas plus pu échanger avec les autres élus départementaux en charge du dossier de l’aide à l’enfance. Ceux que nous avons contactés n’avaient pas de temps pour un tel sujet. Visiblement, des consignes ont été passées.

Enfin, la direction de l’Institut départemental de l’enfance et de l’adolescence a décliné notre proposition d’échange, nous renvoyant vers le directeur de cabinet d’Hermeline Malherbe.

Voir l’article en ligne : www.blast-info.fr