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[A VOIX HAUTE] "Ils riaient pendant que moi j’avais des larmes"

Publié le lundi 20 mars 2017 , mis à jour le lundi 20 mars 2017

Source : www.tsa-quotidien.fr

Auteur : Louise Jacquet

« Notre nouvelle série, "A voix haute", a pour ambition de donner la parole à ceux qui n’ont longtemps pas eu droit au chapitre : ceux qu’on nomme "usagers", "bénéficiaires", ou encore "personnes accompagnées". Et c’est avec Hamidou que l’on inaugure l’exercice : ce mineur isolé étranger a dû batailler 6 mois avant d’obtenir une prise en charge par la protection de l’enfance.

Depuis plusieurs mois, nous nous intéressons, à travers notre série "En quête de sens," aux interrogations, découragements et enthousiasmes de travailleurs sociaux sur leurs métiers aujourd’hui chahutés. Il nous a paru logique de faire entendre, en regard, ceux qui expérimentent directement, du fait d’une situation de vulnérabilité provisoire ou permanente, des dispositifs sociaux ou médico-sociaux pensés pour eux... mais pas toujours avec eux.

Les temps changent toutefois : aujourd’hui, la parole des « usagers » de l’action sociale et médico-sociale est plus et mieux prise en compte, voire encouragée. La loi 2002-2 et ses outils de participation sont passés par là. Les concepts d’empowerment et de pair-aidance infusent peu à peu. Beaucoup reste à faire, mais une idée s’est imposée : premières expertes de leur vécu, les personnes accompagnées ont des choses à dire. Et les professionnels et décideurs, beaucoup à gagner à les écouter.

Le premier article de cette nouvelle série "A voix haute" se penche sur le parcours d’un mineur isolé étranger.

Cela fait trois ans qu’il a quitté sa famille et sa ville de Boké, en Guinée Conakry. Deux ans sur les routes, six mois à la rue en France, et, enfin, six mois en foyer de protection de l’enfance. Pour venir en Europe, Hamidou (son prénom a été modifié) a défié le désert du Sahara, les rebelles touaregs, les passeurs sans pitié, les barrières de plusieurs mètres de haut, les prisons algériennes, la police marocaine, la mer Méditerranée : « J’ai réalisé qu’une frontière n’était pas qu’un trait sur une carte... ». Mais les difficultés ne s’arrêtent malheureusement pas au franchissement de la dernière frontière.

Six mois dehors

Hamidou met le pied en France en janvier 2016. Il a alors seize ans et demi. Il passera les six premiers mois à survivre dans un campement, installé dans un parc, dans une grande ville française. Au moment où il quitte la Guinée, Hamidou n’imagine pas un seul instant qu’il va vivre dans la rue en France : « Jamais je n’aurais pensé que j’allais dormir sous une tente ici. Pour moi, la France est un pays où les droits sont respectés, où il n’y a pas d’injustices. Quelqu’un qui est en Afrique maintenant, il va jamais me croire si je dis que j’ai passé six mois dehors. »

A l’arrivée, il se renseigne auprès d’autres jeunes rencontrés dans le campement, plus avancés que lui dans les procédures. C’est là qu’il entend pour la première fois le terme « mineur isolé étranger » (MIE, récemment remplacé par le terme MNA, pour mineur non accompagné). Ses nouveaux amis lui expliquent la procédure, et lui décrivent notamment le fameux rendez-vous d’évaluation avec des travailleurs sociaux, étape primordiale pour la reconnaissance du statut de mineur isolé étranger.

"Si tu tombes avec untel, c’est mort"

« Mes amis m’ont dit que je devrais leur raconter ma vie, ce qui m’avait poussé à quitter le pays, et comment j’étais arrivé ici. Et que le physique ça comptait aussi beaucoup. Si tu as l’air plus âgé ou plus jeune, ça compte. Ils me disaient aussi que ça dépendait sur quelle personne je tombais. Ils disaient ’’si tu tombes avec untel c’est mort, il va te poser plein de questions difficiles’’ ». Ils lui expliquent enfin que sans document d’identité, il risque d’être « foutu dehors ». Hamidou a perdu tous ces documents sur la route. « Je n’avais aucun bout de papier. Donc j’ai préféré attendre de faire les démarches avec ma famille pour qu’ils m’envoient un document. Je l’ai reçu deux semaines environ après mon arrivée. Après je suis allé au bureau. »

"Le bureau"

« Le bureau », c’est le service de mise à l’abri et d’évaluation des MIE de la ville où il se trouve. Hamidou s’y présente dans l’espoir d’être hébergé. Mais il essuie un refus, toutes les places d’hébergement sont saturées. Faute de moyens, ces services n’ont parfois de « mise à l’abri » que le nom... « La dame m’a demandé si j’avais des problèmes de santé. J’ai répondu que non, mais que je risquais d’en avoir si je continuais à dormir sous une tente ». On est alors au mois de février et les températures sont glaciales... La travailleuse sociale lui donne un plan avec quelques adresses où se nourrir, se doucher et déposer ses affaires. Et un rendez-vous d’évaluation de sa situation, fixé dix jours après.

Loin des délais légaux

Commence alors une vie rythmée par les horaires des services associatifs : « tu te lèves à six heures pour te rendre à l’association où tu peux prendre une douche, et tu n’es même pas sûr d’obtenir un ticket. Ensuite à 11h tu vas manger un petit sandwich dans une autre. Ensuite tu attends le soir pour la distribution aux Restos du cœur. ». Hamidou comptabilise presque un mois en France avant son rendez-vous d’évaluation. On est déjà loin des délais légaux : en théorie, l’ensemble de la procédure - de l’arrivée du jeune sur le territoire à la décision de reconnaissance ou non du statut - doit durer cinq jours maximum.

"L’impression d’être à la police"

Arrive enfin le jour du rendez-vous. « Deux messieurs ont appelé mon nom et on est entrés dans le bureau. J’étais stressé parce que j’avais jamais eu un entretien en tête-à-tête, comme ça, avec deux Blancs. Parfois ils posaient trop rapidement les questions, mais j’osais pas redemander car j’avais peur que ce soit mal vu. Je tremblais. J’avais un peu l’impression d’être à la police. ». Hamidou est très choqué par deux choses : lorsque l’un des travailleurs sociaux lui dit qu’il ment sur une partie du parcours migratoire, et lorsqu’ils rient entre eux, à un moment, comme s’ils se moquaient. « Ils riaient pendant que moi j’avais des larmes. »

Un parcours du combattant

Dix jours après l’entretien, la réponse tombe : elle est négative. Hamidou n’est pas reconnu mineur isolé étranger, au motif que ses papiers ne sont pas cohérents, que son récit est confus et que son apparence physique ne correspond pas à l’âge déclaré. Un nouveau parcours du combattant débute alors : celui du recours devant le juge des enfants. Il faut récupérer le document de refus, se rendre dans une association pour rédiger un courrier à une avocate, attendre le rendez-vous chez l’avocate, s’y rendre, raconter à nouveau son parcours afin que l’avocate rédige le recours, attendre l’audition chez le juge, et enfin, s’y rendre. Hamidou obtient une audition en avril, trois mois après son arrivée. « C’est très court comme délai par rapport à certains de mes amis ».

Le juge ordonne le placement. Qui ne sera effectif que trois mois après, fin juillet. Six mois après son arrivée en France, deux ans et demi après son départ de Guinée, Hamidou est enfin placé en foyer. Il habite de nouveau quelque part.

"Le dispositif ne fait pas son travail"

Quelle opinion porte-il sur ce dispositif ? « Je ne sais pas si c’est par manque de moyens, mais le dispositif ne fait pas son travail comme c’est écrit sur le papier... A partir du moment où on est reconnu mineur, on doit être placé. Moi j’ai attendu trois mois. Je me suis débrouillé tout seul pour l’inscription à l’école. ». Sur ce point, le parcours d’Hamidou est également émaillé de déceptions : « Je voulais faire un bac général mais le foyer m’a dit qu’ils m’accepteraient seulement si je faisais une filière professionnelle. Ils voulaient que je fasse un CAP. J’ai insisté pour le bac pro. C’était vraiment un choc de devoir changer mon projet professionnel. »

Un souvenir amer

Il garde aussi un souvenir amer de certains éducateurs qui le tirent vers le bas. Alors qu’il avait bataillé, seul, pour s’inscrire en bac professionnel, il reçoit dans son dossier les documents à remplir pour une inscription en CAP carrelage. Il s’en réfère à une éducatrice, demande à joindre le lycée, il pense à une erreur. Elle refuse d’appeler et lui répond qu’il fera un CAP car « en France tu fais pas ce que tu veux, tu fais ce qu’on te dit de faire ». Hamidou s’énerve. Il lui demande si c’est le même cas pour ses enfants à elle. Elle rétorque que c’est différent pour eux, « ils sont français et leurs parents aussi ». Hamidou insiste, elle finit par appeler le lycée. « C’était évidemment une erreur, j’étais inscrit en bac pro... ».

"Certains éducateurs sont bien"

Il enchaîne : « Certains éducateurs sont bien, mais d’autres ne sont pas bons. Physiquement tu es bien, tu manges à ta faim, mais parfois moralement tu n’es pas bien. Tu sais qu’on te prive de tes droits et tu n’as pas où te plaindre. Cette souffrance morale c’est la plus grande des souffrances. ». Des mots qui ont un écho particulier, prononcé par un jeune homme qui a souffert de la faim, la soif et la torture au cours de son périple...

Mais malgré toutes ces difficultés, Hamidou va de l’avant. Il a reçu les félicitations du conseil de classe au trimestre précédent, et vient de commencer à écrire son histoire, dans le but d’en faire un livre. »

Voir en ligne : http://www.tsa-quotidien.fr/content...


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