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Jour ordinaire d’un mineur isolé étranger

Publié le mardi 3 novembre 2015 , mis à jour le jeudi 26 novembre 2015

Source :https://www.scribay.com

Auteur : Camille LM

Foyer de l’enfance. Service d’accueil d’urgence des enfants placés et des mineurs isolés étrangers.

Il est 14h. Je suis dans le bureau. Nous sommes samedi, je suis au travail depuis le matin, sur un groupe éducatif de 10 adolescents. Je suis la seule professionnelle sur le service jusqu’à 22h.

Bene entre soudainement, en sueur, dans le service. Il fonce à la cuisine. Son regard est fermé, ses traits durs et tirés. Il semble pris d’une colère froide. Je le rejoins dans la cuisine. Il prend des couteaux pointus dans ses deux mains, a le regard fixe et vide à la fois. Il sert les armes dans ses mains. J’essaye de l’interpeller, de l’amener à m’expliquer ce qu’il se passe. Il me répète, les dents serrées :

- « Je vais les tuer, je te jure, je vais les tuer, ils m’ont insulté, je vais les tuer ». Il retire son tee-shirt dans un cri de rage et se retrouve ainsi torse nu. Il est en sueur, les muscles raides, prêt à décharger sa haine. Il quitte le service et se met à courir dans le parc qui entoure l’immense Foyer de l’Enfance, sans même m’entendre, moi qui essaye de le retenir, de comprendre, de l’apaiser.

Il est parti.

J’essaye de rassembler mes pensées. Je retourne dans le bureau, je prends mon trousseau de clés et le portable du service. Je ferme les portes à clé, et pars à sa recherche. Je ne prends pas le temps dans l’instant d’avertir le cadre d’astreinte. Ce qui m’inquiète d’abord c’est que Bene fasse une connerie, tue quelqu’un, se tue, se mette en danger, et je n’ai qu’une idée : le retrouver.

Je finis par l’apercevoir dans le parc, à tourner comme un lion en cage. Il répète la même chose en boucle, ses phrases assassines. Il lui faudra un long moment avant de quitter un peu sa rage, et de m’expliquer ce qu’il s’est passé.

Il était dans le bus pour revenir au Foyer, tranquillement posé à côté de la vitre à écouter de la musique. Un groupe de trois ou quatre jeunes ont commencé à venir le titiller, le chercher, puis Bene ne réagissant pas, ils sont passés au grade supérieur en l’insultant, en utilisant progressivement des insultes raciales. Ils l’ont tapé. Personne n’a réagit. Les jeunes lui ont arraché sa chaîne de cou en argent et son baladeur. Bene ne s’est pas défendu, s’est retenu me dit-il « parce que je tape pas les gens moi, je suis pas méchant, je suis pas comme ça ». Il décide alors de descendre juste avant le Foyer de l’Enfance pour venir s’y réfugier sans que ses agresseurs puissent le situer.

Mais à présent la colère l’a submergé. Trop d’injustices, trop peu de reconnaissance. Trop, trop.

Bene vient d’Angola. Il a 15 ans. Il a vu sa mère mourir et son père a disparu. Il a fuit l’Angola en se réfugiant chez son oncle et sa tante qui l’ont fait venir en France dans l’espoir d’une vie meilleure. Il a laissé en Angola une sœur jumelle. Il ne sait pas si elle est vivante. Il a transité par les passeurs jusque Rennes. Il vit depuis 5 mois au Foyer de l’Enfance. C’est le jeune le plus ambitieux du groupe. Il a beaucoup de culture, et comprend beaucoup de choses. Bene a sans doute plus que son âge officiel. C’est aussi le jeune qui tient le plus à la relation avec les éducateurs. Bene se lève à 5h pour aller travailler, s’intéresse à tout. Il se donne à fond pour son apprentissage, il veut s’en sortir. Mais Bene a des moments intenses de mélancolie, et boit quand ça ne va pas.

Je le rejoins donc dans le parc, et après un long moment où j’essaye de comprendre la situation, nous finissons par marcher sur le chemin du retour vers le service. Bene a commencé à lâcher alors des phrases, des pensées, disséminées, comme si tout était réactivé par cette agression. Un flot de paroles en boucle, comme pour tenter de contenir le trop plein de colère et de profonde tristesse qui l’envahissent tout à coup.

- « Ma sœur je ne sais pas où elle est, peut-être qu’elle est morte ma sœur, et moi je suis là, mais je suis qui moi hein, je suis qui... ? Je peux plus manger tu vois, je peux plus manger parce que ma sœur je sais pas si elle elle a à manger. Il y a pleins de gens là-bas, je ne sais pas, et mon père aussi peut-être, et moi, je suis qui, je suis tout seul. C’est pas la peine de vivre si t’es tout seul. Moi personne ne pense à moi, je suis tout seul. »

Bene pleure, et c’est la première fois que je le vois pleurer. Je reste près de lui, et nous marchons. Nous allons dans la cuisine, je lui propose un verre d’eau. Il est là, assis, ne voulant pas lâcher ses couteaux. Son regard est vague, son esprit sans doute bien loin.

Le chef d’astreinte arrive dans le service, et vient discrètement me demander de venir dans le couloir. Il me dit qu’une passante, qui a vu la scène de l’extérieur d’un jeune homme torse nu avec des couteaux dans les mains avec une femme à côté, a cru bon d’alerter la police, et que de fait c’est la Brigade Anti-Criminelle qui va débarquer d’une minute à l’autre.

Je lui réexplique ce qu’il s’est passé, insistant pour que la BAC n’intervienne pas, de crainte que ça empire la situation. Mais l’équipe d’intervention ayant maintenant été alertée, elle est obligée d’aller au bout de la procédure. Vite avant qu’ils n’arrivent, je vais expliquer à Bene ce qu’il va se passer afin qu’il fasse son possible pour rester calme. Les trois cow-boys débarquent dans le service, gilets pare-balles, fusil à pompe, menottes, voix grave et torse bombé. Ils ne cherchent pas à faire de psychologie, et rentrent dans la cuisine, me demandent de m’écarter sans même me demander ce qu’il s’est passé. Je suis affolée de leur intervention, cherche à parler à Bene à travers le molosse qui me barre l’entrée. Bene prend sur lui et reste calme, il fait tout petit assis sur sa chaise entouré de ces trois soldats.

Je me revois lancer à Bene :

- « Ne t’énerves pas, ils ne vont rien te faire, mais si tu t’emportes ils ne cherchent pas à comprendre eux, c’est pas des éducateurs ».

La BAC tente de comprendre avec Bene ce qu’il s’est passé, et de lui faire rendre les couteaux. Ma collègue éducatrice arrive pour le relais, et je m’éloigne de la cuisine afin de faire les transmissions. La situation s’est apaisée, un des agents de la BAC vient nous voir pour reparler de ce qu’il s’est passé. Le type ne veut rien entendre de ce que je lui dit, et il me lance, le regard hautain :

- « Oui madame, j’en ai vu moi des jeunes comme ça ! Oh il était gentil le jeune disait l’éducatrice, comme vous hein, et paf, elle s’est fait poignardée ».

Je suis sciée par sa connerie. Finalement, je laisse tomber l’échange avant d’atteindre l’apothéose de l’absurde et de l’insulte professionnelle :

- « Mais vous avez pas des psy ici, je sais pas moi, mais je pense que ça serait bien qu’il aille voir un psy parce que il va pas très bien quand même ».

Ah oui c’est vrai, on n’y avait pas pensé. Merci Monsieur, heureusement que vous êtes là. Imbécile.

Avec ma collègue nous allons retrouver Bene. Il est là, assis sur la chaise de plexiglas au milieu de la cuisine, la bouche serrée et sèche, le regard vide. Il pleure. Ses propos sont de plus en plus sombres. Bene veut se foutre en l’air.

Nous décidons avec lui d’appeler SOS médecin. Bene a besoin de réassurance et d’écoute. Un psychiatre arrive sur le service, parle avec Bene, et fait appeler une ambulance pour qu’il passe cette nuit en sécurité, et puisse se reposer. Bene est à bout de forces, et ne s’oppose pas. L’ambulance arrive quelques temps après, et deux jeunes gens prennent en charge Bene pour l’amener en service de pédopsychiatrie. Après deux bonnes heures de debriefing avec ma collègue, je finis par rentrer chez moi, lessivée et inquiète. Je suis de service le lendemain.

J’arrive sur le service. Je demande de suite des nouvelles de Bene. J’apprends qu’il est effectivement hospitalisé en pédopsychiatrie. Ils ne veulent pas le laisser sortir pour le moment. Bene lui veut sortir, et la situation commence à devenir difficilement gérable pour les infirmiers. Le service hospitalier nous appelle et demande à voir un référent du Foyer de l’enfance, alors je m’y rends.

Je retrouve Bene dans une toute petite salle, assis sur un fauteuil près de la fenêtre. Il ne supporte plus d’être enfermé et ne comprend pas pourquoi il est là. Les infirmiers psy lui expliquent qu’ils doivent le garder encore, qu’il n’est pas rétabli, que c’est le protocole. Il est de plus en plus nerveux, je suis très mal à l’aise de cette situation car je sais bien que ce n’est pas la solution, et que s’il a effectivement besoin de soins, ce service n’est pas adapté.

Je dois donc repartir, mais Bene veut que je l’emmène. Il commence à menacer les infirmiers de tout casser, évidemment. Je lui explique ce qu’il va se passer s’il ne se contient pas : renforts et contention. L’équipe de soignants elle, a déjà fait appeler des renforts d’une autre unité dès l’instant où Bene a dit qu’il voulait tout casser.

C’est alors que trois hommes s’engouffrent dans le service à la recherche du point de crise. Ils sont à la limite de lui sauter dessus et je fais comme je peux pour le calmer. A ce moment, deux infirmiers extérieurs, qui suivent déjà Bene depuis plusieurs semaines en soins ambulatoire, arrivent dans le service. Ils ont aussi été alerté par le médecin psychiatre de ce qu’il s’est passé. Le relais a été fait, c’est bien. Ils connaissent bien Bene et savent aussi qu’une hospitalisation de ce genre n’est pas pour l’aider. Leur parole a plus de poids que la mienne, et après maintes discussions avec le cadre de santé de pédopsychiatrie, Bene peut finalement rentrer avec moi.

Il est complètement sonné. Moi aussi. On fume une cigarette sur le parking avant de reprendre la route pour le Foyer de l’Enfance.

Plusieurs mois après, les juridictions qui ont à la charge de trancher sur la minorité des mineurs isolés entrant sur le territoire français après une procédure longue et fastidieuse, refuseront de croire à la minorité de Bene. L’État français déclare alors, sans appel, que Bene est majeur.

Bene s’est donc retrouvé, du jour au lendemain, en dehors de tout circuit de la Protection de l’Enfance. Livré à lui-même. Sans famille, sans pays. Sans droits.

Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Certains de mes collègues l’auraient aperçu, un mois après la sentence, ivre et rachitique, errant dans les rues de Rennes.

Le sort de Bene est celui de centaines de mineurs isolés en France.

Voir en ligne : https://www.scribay.com/library/tex...


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