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Justice et protection des mineurs. Mieux considérer l’impact des stéréotypes de genre

Publié le vendredi 7 juin 2019 , mis à jour le vendredi 7 juin 2019

Source : ASHn°3114 p. 6

Date : 07 juin 2019

Auteur : Sarah BOS

Extraits :

«  Les filles sont-elles des délinquants comme les autres ? A cette question, la justice, tout comme la protection de l’enfance, semble répondre par la négative. Peu incarcérées, elles font l’objet de davantage de mesures de protection que les garçons. Retour sur la question épineuse de leur prise en charge, entre préjugés et invisibilisation.

Entre 2006 et 2011, la part des mineures détenues n’a jamais dépassé 6,5 %. En 2013, alors qu’elles représentent 17 % des mineurs poursuivables, les filles auteures d’infractions ne constituent que 10 % des mineurs poursuivis. Elles bénéficient en revanche de 22 % des alternatives aux poursuites, tandis que les garçons représentent 96 % des détenus (1). Alors que peu d’études se sont penchées sur la question spécifique de la délinquance féminine, un colloque organisé par l’Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille (AFMJF) a tenté d’apporter son propre éclairage à la réflexion en dédiant la journée du 24 mai au thème « La justice des mineurs : le défi des filles ».

« Depuis toujours, il semble que les femmes criminelles sont statistiquement moins nombreuses que les hommes. C’est donc pour certains un épiphénomène, résume Véronique Blanchard, historienne. Selon les ouvrages et les lieux de mesures statistiques (police, justice, institutions carcérales), les femmes représentent en France entre 15 et 20 % des crimes et des délits et entre 2 à 4 % de la population carcérale. »

Est-ce suffisant pour conclure que les filles et les femmes sont moins enclines à tomber dans la délinquance et les actes violents ? Pour l’historienne, rien n’est moins sûr. Ces chiffres émanant des « instances normatives » ne refléteraient pas, selon elle, la réalité quotidienne des adolescentes. Des enquêtes menées par des sociologues sur la base d’entretiens révèlent des comportements délictueux chez les filles parfois équivalents à ceux des garçons, voire plus importants. Une enquête réalisée en Belgique en 2009(2) souligne que des différences sont visibles entre les deux sexes selon les types de délits : les violences physiques restent deux fois plus importantes chez les garçons que chez les filles (30 % pour les premiers, 13 % pour les secondes) ; en revanche, les filles sont plus présentes pour le vol à l’étalage (21 %, contre 18 % pour les garçons). Les comportements à risques (consommation d’alcool ou de drogues notamment), eux, tendent à s’équilibrer.

Des discours qui travertissent la réalité

« Les discours sur les filles jusqu’aux années 1970 se centrent sur leur nature féminine : les femmes sont la douceur du foyer, la pureté du caractère. […] En découle l’idée que la femme est non criminelle par essence », explique Véronique Blanchard. Les représentations liées au genre auraient ainsi leur part dans la manière dont sont rapportés et quantifiés les délits et les crimes. « Les actes perçus comme délictueux chez les garçons étaient désignés comme débauche et dépravation chez les filles : on trouve par exemple dans les archives un couple qui vole une mobylette. A la lecture du dossier, il n’est pas clairement indiqué qui est à l’initiative. Pourtant, le garçon va être poursuivi pour vol, et la jeune fille pour mauvaise fréquentation. Elle va donc passer du côté de la protection, car on a en tête qu’une jeune fille, cela se suicide, cela se prostitue, cela fugue, mais cela ne vole pas », analyse Véronique Blanchard. Des travaux réalisés ces dernières années par des historiens et des sociologues tendent à mettre au jour les stéréotypes qui imprègnent les discours jusque dans les tribunaux pour enfants. A la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), la question a été posée à travers l’enquête sur les mineures détenues, menée en 2009. Celle-ci a d’abord permis de détailler leurs profils : 80 % des 84 filles incarcérées entre janvier et juillet 2009 avaient plus de 16 ans, en étaient à leur première incarcération et 70 % d’entre elles étaient en prison pour des vols. Aucune d’elles n’était strictement séparée des femmes majeures. « Jusqu’en 2011, la question des filles était abordée sous l’angle du genre avant d’être abordée sous l’angle de leur minorité, de leur vulnérabilité et de la question éducative », observe Muriel Eglin, magistrate et sous-directrice de la PJJ. Ce qui a posé deux sortes de problèmes : d’une part, les jeunes filles pouvaient ainsi être exposées à la violence des codétenues adultes et, d’autres part, elles ne bénéficiaient pas des actions éducatives continues de la PJJ, contrairement aux garçons placés dans les quartiers pour mineurs.

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Le rapport à l’intimité

« Cela nécessite de la part des professionnels de la vigilance et un accompagnement particulier, souligne Muriel Eglin. La mixité amène également les éducateurs à se poser la question du rapport à l’intimité : certains s’interrogent sur la manière d’entrer dans la chambre d’une fille, sans se poser la question pour les chambres des garçons. » Des dispositifs de prise en charge plus sécurisés pourraient être envisagés pour les filles victimes d’agression à caractère sexuel, que la mixité peut rendre vulnérables. D’autant que la faible représentation des filles dans les établissements et services peut rendre complexe les orientations au sein des dispositifs, avec la peur de créer une situation d’isolement ou de manque d’intimité. « Pour y remédier, les éducateurs de la PJJ sont invités à veiller à ce que les lieux qu’ils proposent en termes d’orientation puissent garantir un nombre suffisant de filles, explique-t-elle. On pousse également nos structures à établir des coopérations avec d’autres établissements pour organiser des activités collectives avec d’autres filles, ou à permettre des prises en charge plus individualisées en hébergement diversifié, avec des familles d’accueil pour favoriser le respect de l’intimité quand ce n’est pas possible dans un collectif. » Quant à la formation, il s’agit d’abord d’un travail à mener sur le plan des représentations. A l’Ecole nationale de la PJJ, les éducateurs sont formés afin de pouvoir animer des groupes mixtes lors d’activités manuelles ou des groupes de parole notamment sur les violences sexistes.

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Notes

(1) Analyse de la délinquance des filles mineures et de leur prise en charge – Cindy Duhamel, Dominique Duprez et Elise Lemercier – Mai 2016.

(2) Délinquance juvénile et enjeux de genre – Claire Gavray.  »

Voir en ligne : https://www.ash.tm.fr/hebdo/3114/le...


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